Dix paraît

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Dix paraît

Message  Guijes Listoban le Jeu 15 Juin - 16:47

Sans être coquet, il fallait savoir rester présentable. Les mains couvertes de sang - le mafieux bastonné à l'instant étant semble t-il hémophile - mieux valait ne pas annoncer littéralement la couleur avant d'entamer un nouveau combat, sur le ring cette fois. Nettoyées tous les jours, les toilettes des vestiaires étaient parfaitement entretenues. Le massacre à consentement bilatéral était une affaire sérieuse, il était important que les commodités soient à la convenance des combattants avant qu'ils ne soient brutalisés, parfois jusqu'à la mort. Guijes porta son dévolu sur l'un des lavabos à sa disposition pour faire disparaître les traces d'hémoglobine profondément incrustées dans son épiderme.

- Dur combat ?

Guijes frottait ardemment à s'en arracher la peau. Il en avait jusqu'à sous les ongles. Gardant les yeux rivés sur ses mains couvertes d'une mousse rougeâtre, il répondit à l'impertinent posté à l'urinoir jouxtant le mur perpendiculaire.

- Tu parles d'un combat, le gars c'est du hachis parmentier maintenant.

L'abonné des latrines ricana en s'imaginant le massacre. On savait rire à la Tour Céleste, le tout consistait à ne pas se faire fracasser la mâchoire durant un match au préalable.

- On t'a donc jamais dit que c'était mal de jouer avec la nourriture ?

Et d'un ricanement on passa à l'entremêlement de deux légers rires gras. Le malheur des uns faisait le bonheur des autres et la démise du mafieux fut la genèse d'une complicité virile comme il ne pouvait en exister que dans des toilettes publiques d'un lieu massivement fréquenté par les hommes.
Sa petite affaire terminée, le rouquin s'en alla à son tour se laver les mains à côté de la bête humaine. Teint blafard, coupe de cheveux en retard de vingt ans sur son époque et un œil poché, il avait davantage la tête d'un égorgeur de fond de ruelle que d'un noble combattant.

- Dix contre un que le prochain qui me tombe sous la main je le massacre encore plus que le tien.

Pari audacieux. Pari d'un homme qui n'avait encore pas pris pleinement connaissance de son interlocuteur. Guijes fouilla dans ses poches et en sortit mille jenies.

- Vu que je suis un peu à court, tu veux pas plutôt passer à cent contre un euh.... Ton nom c'est...

- Rocel.

Et tous deux après s'être essuyés les mains - le plus trapu à même son futal, le roux avec le papier tiré du rouleau à disposition - se serrèrent la pince, se présentant mutuellement.

- Ah, c'est toi "le" Listoban ?

C'était lui. Il acquiesça fièrement, engouffrant un cigare entre les dents sans toutefois l'allumer. Après ses coups d'éclats récurrents, tantôt à tabasser des arbitres, tantôt à s'allonger littéralement sur le ring avant de réduire en charpie un mafieux sans crainte des conséquences, Guijes s'était façonné une réputation dans les bas étages ou plutôt les bas-fonds de la tour. Pour le moment, la rumeur le dépeignait plus comme un événement qu'un combattant crédible mais tout témoin de ses frasques savait à quoi s'en tenir.

- J'ai un copain avec qui je devais aller voir un match au deux-cent vingtième étage. Enfin j'avais. Pas de bol, le con se fait péter un tibia et a fini à l'hôpital. Ça te dirait de prendre son billet ? C'est pas un match grandiose, pas de Floor Master, m'enfin ça vient quand même de l'étage deux-cent quoi.

- Ah bah si ça vient de l'étage deux-cent !

L'art de faire comme si on savait de quoi on parle en insistant sur le fait qu'on possédait les connaissances pourtant déficientes. Venu en touriste à la Tour Céleste qu'il ignorait encore la veille, l'impulsif de service ignorait quelles pépites martiales sommeillaient au delà de ce seuil pour beaucoup infranchissable de l'étage deux-cent. Peu farouche, il accepta la proposition de Rocel. Un tout nouveau monde allait s'ouvrir à lui.

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Re: Dix paraît

Message  Guijes Listoban le Sam 17 Juin - 12:16

Si les étages inférieurs de la tour étaient particulièrement vides passés vingt-deux heure, la foule affluait en masse dans les gradins du deux-cent vingtième étage. Plus de cinq-cents personnes étaient réunies là, pas un siège de vide pour une confrontation au sommet qui opposerait deux combattants dont la popularité crevait le plafond à en deviner les hurlements des fans qui s'étaient massés dans les tribune pour l'occasion. Tout populaires qu'ils furent, ni l'un ni l'autre n'étaient Floor Master et parmi les spectateurs, on admettait volontiers qu'aucun des deux ne fut digne de mériter le titre.

- Sur la gauuuuche ! Sept victoires, deux défaites, elle nous revient d'une longue période de convalescence après son dernier combat, je vous prie d'applaudir l'enchanteresse Cidelle revenue pour notre plaisir à tous au grand dam de ses adversaire !

Guijes avait beau être une masse de nerfs prompte à toutes les frénésies, il préféra ne pas se joindre aux acclamations tonitruantes du public. Le rôle de supporter ne lui allait pas. Assis sur son siège, jambes écartées, avachi contre son dossier les mains croisées derrière la tête, il ne voyait pas ce que cette Cidelle avait de si enchanteur. À tirer la gueule perpétuellement, le tout enrobé de sa dégaine de garçon manqué, on pouvait se douter que la commentatrice ne connaissait que trop peu son sujet en lui accolant un épithète aussi inadéquat.

- Et en face, sur ma droite donc, le grand, l'immense que dis-je le titanesque Pranciiiiiil Aspeeer ! Quatre victoires à son actif, aucune défaite, est-ce que ce sera le quintet gagnant pour lui ce soir ? On le saura bien assez tôt !

Au milieu des rires de la roule se mêlèrent des acclamations sincères. Rires il y avait car le dénommé Prancil ne dépassait pas le mètre. Il aurait pu s'offusquer à son tour des adjectifs lui ayant été accolés, toutefois, en dépit de sa petite taille, il était visiblement au-dessus de tout cela. Mains dans les poches, comme hermétique au monde qui l'entourait, il attendait le signal de l'arbitre et rien d'autre.
L'un comme l'autre commencèrent à se braquer quand l'arbitre monta à son tour sur le ring. L'affrontement était imminent et la pression des spectateurs était loin d'être négligeable.

- Prêt ? Combattez !

Il ne fallut pas leur dire deux fois puisque tout deux amorcèrent un rapide départ.

- Tu vas voir le Prancil, c'est délirant la manière dont il se bat.

"Délirant ?" S'interrogea le bête humaine. Lui ressentait une certaine forme de frénésie à s'abandonner à la rage pure, mais il ne voyait pas comment une jouxte physique pouvait s'avérer "délirante". Et pourtant, malgré la pugnacité dont il faisait preuve pour ne jamais rien comprendre, il saisit bien assez vite ce dont Rocel parlait. L'aspect surréaliste qui se présentait à lui relevait de l'euphémisme quand il observait sans y être préparé ce qu'il se déroulait à même le ring.

- De Dieu... Il rebondit ?!

Il rebondissait effectivement. Parcil, recroquevillé sur lui même comme une petite boule de chair avait bondi en premier lieu. Plutôt que de s'écraser à même le sol et de se briser les os à tomber dans cette position, il avait rebondi, comme constitué de caoutchouc. La surface du ring ne suffisait pas à le contenir, il allait et venait en dehors des limites du terrain, rebondissant dans tous les sens dans un parcours aussi chaotique qu'imprévisible.

- Attends, t'as pas vu le meilleur.

Le meilleur ou la meilleure en l'occurrence s'était placée au centre du terrain. En dépit du couperet bondissant partout autour d'elle, fissurant chacune des surfaces contre lesquelles il s'écrasait et à partir desquelles il prenait appui pour mieux prendre son envol, Cidelle ne craignait pas l'assaut imminent.
Guijes n'en revenait toujours pas. Cette prestation outrepassait de très loin les lois élémentaires de la physique dont il pensait jusque là saisir les rudiments. Mais son calvaire n'était pas terminé et se prononça davantage alors que la jeune fille se mit à tendre le bras à l'horizontal sur sa droite, effectuant dans l'air de légers mouvements circulaires.

- Oooh ! Elle passe déjà aux choses sérieuses ! Mesdames et messieurs le Houla Oups est bientôt de sortie !

Plutôt que des cris de joie pavloviens dont le public était jusque là coutumier, ce furent des acclamations en demi-teinte qui leur échappa du bec. Rocel grinçait lui aussi des dents comme appréhendant la suite du programme. Sans cesser un instant de rebondir avec une célérité folle d'un coin à l'autre - l'arbitre se fatiguait à chaque fois qu'il s'écrasait en dehors du ring pour entamer un décompte qui n'allait jamais loin - de sa voix nasillarde, Parcil se fit entendre.

- Tu vas quand même pas essayer de m'atteindre avec tes cerceaux ? Rends-toi à l'évidence, je suis trop rapide et si tu me loupes, c'est les gradins qui vont essuyer des dégâts.

Sans répondre, toujours à tirer une gueule de déterré, Cidelle fit tournoyer son bras de plus en plus vite jusqu'à ce que l'impensable se produisit. Un cerceau s'était peu à peu constitué autour de son bras. La bête humaine cligna des yeux par dix fois avant de constater qu'il ne s'agissait pas d'une illusion. Bien que l'intensité dudit cerceau semblait flou, comme intangible à ses yeux, ce dernier fut alors lancé devant la demoiselle, le projectile fusant en direction des spectateurs lui faisant face.

- Putain elle l'a fait...

Elle l'avait fait sans scrupule apparent. Pourtant, ce n'est pas le public qui encaissa le coup - ceux-ci avaient quitté leurs sièges dans la cohue - mais la boule de chair s'étant mise sur la trajectoire.

- Rebondissements imprévisibles ? Pour toi peut-être. Selon l'angle avec lequel tu vas frapper le sol, il est facile de deviner la direction vers laquelle tu vas rebondir ensuite.

Cidelle n'était pas montée sur le ring les mains dans les poches. Après des heures de visionnage de vidéos des combats du nain bondissant, elle avait fini par déceler la faille. Joueuse de billard invétérée, elle pouvait deviner précisément où frapperait la boule après avoir heurté trois bandes. Ainsi, avec un peu d'entraînement et beaucoup de concentration, elle connaissait exactement la trajectoire qu'allait prendre Parcil trois bonds à l'avance.
Ce dernier, pris au dépourvu avait été atteint par l'anneau tranchant venu le heurter de plein fouet pile sur son passage. Un coup de maître à n'en point douter.

Toute sa vie, l'impulsif à moustache présentement assis dans les gradins s'était cru invincible. Là, impuissant sur son siège, il se sentait pour la première fois comme un poisson rouge placé dans un aquarium à requins. Jamais il n'aurait soupçonné de telles prouesses de combat. Ce n'était pas un monde à part mais un tout autre univers qui se dévoilait sous ses yeux ahuris. Il ne jouait pas dans la même cour et sa rage n'alla qu'en s'accentuant au fur et à mesure qu'il saisissait l'étendue de la puissance qui le séparait de ces deux combattants d'une toute autre trempe.

- Regardez moi ça ! On pensait Parcil vaincu mais rien n'est joué !

Heurté de plein fouet par un cerveau occulte suffisamment acéré pour le trancher en deux, de par sa propriété caoutchouteuse lorsqu'il était recroquevillé dans cette position, le choc fut amorti et le projectile retourné à l'envoyeur tandis que le nain, repoussé par le choc à défaut d'être découpé, s'écrasa dans la partie des gradins déserté en un instant par un public averti.

- Critical Hit !

Les hurlements des spectateurs ne cessaient jamais. D'un côté on acclamait les trois points que venait de recevoir Cidelle tandis que les afficionados de la balle rebondissante humaine huaient cette décision de l'arbitre jugée trop radicale pour le coup porté.
La décision était pourtant on ne peut plus adaptée. L'épiderme des avant-bras avec lesquels Parcil avait encaissé le Houla Oups étaient joliment lacéré et, le choc ayant défait sa position, le nabot s'était cette fois écrasé avec violence contre les sièges vers lesquels il avait été projeté.

- .... Trois ! Quatre ! Cinq !

Pas de répit après le choc ; le petit combattant devait vite s'en retourner vers le ring avant d'être éliminé pour être resté trop longtemps en dehors des limites. Bondissant, cette fois en prenant appui sur ses jambes, c'est conscient qu'il se jetait dans la gueule du loup. Le loup n'avait pas bougé du centre d'où elle avait pu arracher un Critical Hit quelques instants plus tôt. Cette fois, ses deux bras avaient été mis à contribution et deux cerceaux acérés furent projetés sur le malheureux qui s'en retournait désespérément vers ce ring qui constituait autant sa bouée de sauvetage que la corde qu'il se mettait au cou en allant le rejoindre.
Deux lacérations pour le prix d'une. Néanmoins, confronté quelques instants auparavant à la violence d'un des projectiles circulaire, il savait à présent à quoi s'en tenir. Ce bond puissant qu'il avait effectué pour retourner vers le ring, il l'avait renforcé de manière étrange, tournant sur lui-même en avant tel une roue de bolide projetée à plus d'une centaine de kilomètres par heure. Lorsque cette rotation percuta celle des deux étranges cercles venus à nouveau le heurter, ces derniers furent repoussés avant de se dissoudre, comme se liquéfiant rapidement avant de disparaître.

Le souffle coupé, resté en haleine durant ce court saut qui parut durer des minutes entières, le public, indépendamment de son soutien apporté à l'un ou à l'autre hurla sa joie devant une telle démonstration de force. Parcil dans un "toc" sec atterrit sur ses pieds avec une grâce qu'on n'aurait su lui deviner.

- Avec une peau de vache dans ton genre, faut être plus direct si j'ai bien compris.

Retroussant le nez, son regard dédaigneux ne la quittant pas, ladite peau de vache ne s'abaissa pas à lui répondre, prenant une posture de combat. Tous les supporters présents martelaient leurs paumes plus qu'ils ne tapaient dans leurs mains pour rythmer un hymne à la sauvagerie qu'ils entonnaient avec une joie certaine.
Une fois de plus, Guijes ne se joignit pas à la liesse populaire. Son poing écrasé par sa main gauche qui se serrait avec une fureur à lui en briser les phalanges, il continuait d'accuser le coup, se sentait plus insignifiant de seconde en seconde.

- Des gars pareil... Ça peut pas exister putain..!


Dernière édition par Guijes Listoban le Jeu 3 Aoû - 15:30, édité 1 fois
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Message  Guijes Listoban le Lun 19 Juin - 15:51

- Putain.....


Cidelle, tout en étant clairement sur la défensive, infligeait bien plus de dégâts que son adversaire ne pouvait lui en prodiguer. Nain, son adversaire manquait cruellement d'allonge pour prodiguer les coups. C'est comme propulsé au niveau de ses pieds qu'il fusait sporadiquement vers une demoiselle qui repoussait ses ardeurs avec brio et violence. Chaque coup qu'elle lui rendait le projetait quelques mètres plus loin, chaque chute forçait Parcil à se recroqueviller pour mieux encaisser. En plus de lui offrir des propriétés rebondissantes, il semblait que cette position permettait de lui éviter de subir des dommages à chaque impact.

- Putain....

Il rebondissait inlassablement, mais sans cesse en direction de la jeune fille qui l'amochait un peu plus à chaque retour de volée. Si elle n'encaissait pas les coups, elle s'épuisait à le repousser. Sous peu, cet assaut frénétique de Prancil en sa direction tournerait à la confrontation d'endurance. L'un en sang, l'autre en sueur, on n'aurait su les départager. C'était une de ces confrontations qui faisait le bonheur des bookmakers qui serpentaient dans les allées des gradins.

- Putain....

Cet énième court bond du nain, Cidelle l'encaissa enfin de plein fouet, ses avant-bras - fébriles - dressés devant elle, on devina un os brisé au cri strident qui lui échappa lorsque contact il y eut. Quelque chose émanait de ces deux là. Guijes, d'instinct, sans savoir pourquoi, aurait pensé la défense du garçon manqué impénétrable tant une sorte de puissance latente semblait en échapper.
Ayant ainsi amorti le choc, plutôt que de repousser Prancil pour que ce dernier profite de l'élan afin de bondir avec plus d'ardeur encore, ce dernier se retrouvait cul par terre devant celle à qui il venait de péter le bras. Inerte, immobile, même s'il se mettait en position, le nabot n'aurait pu bondir de son propre chef, pour cela, il lui fallait chuter et il allait de soi que la jeune furie - en attestait son regard passé du mépris à la haine - ne le laisserait pas prendre son élan.
D'un bras vengeur, le seul n'était pas en miette, elle asséna un coup vertical du tranchant de la main pour l'écraser en contrebas sur le crâne du minus lui ayant bien résisté.

- Clean hit !

Avait hurlé l'arbitre.

- Putain !

Avait surenchérit le bête humaine.

*Boing*

Avait fait Prancil qui trouva moyen de rebondir à la verticale pour heurter cette fois de plein fouet le menton de son adversaire.
Il ne lui avait suffit que d'un modeste saut avant de recevoir le coup sur la tête afin d'obtenir l'effet de rebond. Plus violent était le coup qui le projetait, plus intense se révélait le rebond, celui-ci assommant Cidelle sur le coup. Pour le nain, il s'en était fallu de très peu.

- Neuf... Dix ! Prancil Asper vainqueur par Technical Knock Out !

On se déchirait dans les tribunes. Comme un essaim de fourmis, les plus chanceux des spectateurs se ruèrent aux guichets de paris, manquant de se marcher sur la gueule pour quelques jénis en plus. Peu nombreux furent ceux à se soucier du sort de la vaincue. Vae Victis, seul les vainqueurs avaient voix au chapitre. Cidelle elle, s'en retournait à l'hôpital pour un bref séjour. Celui qui avait eu raison d'elle aussi. Sa phase de rebond n'ayant débuté que lorsqu'il eut heurté le sol, il avait sentit le coup porté sur son crâne qui résonnait encore à travers ses méninges. Il s'en était fallu de peu mais il n'en sortait certainement pas indemne.

- Eh ben Listoban ? Qu'est-ce que t'as à gueuler "putain" depuis tout à l'heure ? T'avais parié sur Cidelle ? En l'amour comme en baston, jamais miser gros sur une gonzesse, c'est un coup à morfler si on s'investit trop.

Debout devant son siège, genoux légèrement fléchis, serrant ses poings postés un peu en avant, Guijes bavait presque de l'hémoglobine à force de serrer les dents. Son expertise en combat était sans pareille, son casier judiciaire en témoignait ; pourtant, de sa vie, jamais il n'aurait cru que quelque chose dépassant l'entendement puisse survenir dans sa vie lorsque cela concernait la castagne. Ce déferlement de puissance, il ne l'aurait jamais rêvé. Sauvage par nature, il avait ressenti un "quelque chose" qui émanait à foison de ces deux gueules cassées qu'on sortait du ring sur une civière. Un quelque chose, une prestance : une aura.

- Coup dur mon pauvre vieux. Viens que je te paie quand même un verre, ça lavera l'amertume.

L'amertume ? De sa rage folle qu'il tentait de contenir au mieux il laissa libre court à une forme de frénésie générée de sa frustration. Pourtant viril dans ses postures, c'est un rire pour le moins aigu qui sortit de derrière ses dents serrées, limite hystérique. Le rouquin qui l'avait mené en ces lieux saisit enfin que quelque chose clochait chez son nouvel ami.

- Euh...ça va ?

Le rictus cessa et, la tête légèrement penchée en avant, le contre-jour masqua le visage de la bête humaine. Sa voix grave et profonde retrouva ses accès.

- Ça ira quand j'attendrai le deux-centième étage.

Ce n'était pas un étage à proprement parler, c'était un portail vers un univers de souffrance et de violence qu'il lui tardait de découvrir. Là-haut se trouvait la clé qui permettrait de l'éveiller à cette force nouvelle qu'il venait de contempler impuissant.
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Re: Dix paraît

Message  Guijes Listoban le Mar 20 Juin - 18:43

- Clean hit !

Pour la troisième fois, Rocel recula heurté par un taquet lui ayant été adressé en plein milieu du nez. Ledit nez avait d'ailleurs triplé de volume depuis le début du combat et pourtant, le rouquin retournait à la charge. Tel Prancil qui, la veille au soir fusait inlassablement vers son adversaire, il rebondissait lui aussi à sa manière. Loin d'être aussi impressionnant qu'une confrontation au-delà du deux-centième étage, le combat entre Rocel et ce qui ressemblait à un étudiant de fac au pantalon beige tâché de rouges et la chemise bleue imbibée de sueur n'en finissait pas.
Les "Clean Hit" étaient facilement distribués, dix points dans la vue et on prenait les escaliers pour descendre de quelques paliers. Du dixième étage, la chute ne pouvait pas être monstrueuse et malgré tout, ni l'un ni l'autre ne souhaitait régresser. Quitte à se ruiner la santé, l'un et l'autre souhaitaient grimper un peu plus haut. Là-haut, un ou deux étages au-dessus, il n'y trouveraient aucun prestige particulier, ni même une richesse fabuleuse, mais il fallait croire que c'était une question de principe. Naïfs qu'ils étaient, peut-être espéraient-ils un jour côtoyer le génie martial des pontes qui habitaient littéralement au sommet de la Tour.

- YaaAAaAaAh !

Cela ne servait pourtant à rien de crier. L'intensité du coup donné n'en était pas décuplé, et pourtant l'un comme l'autre gueulaient devant le visage placide d'un arbitre qui en avait vu d'autres. Tout étudiant qu'il était, semblant sortir des quartiers pour gosses de riche, celui qui tenait tête ainsi à Rocel rendait coup pour coup, loin de baisser les yeux comme devraient pourtant le faire tous les petits privilégiés lorsqu'on leur rabattait physiquement le caquet. Le rouquin bavait. Un épais filet de sang dégoulinait d'entre ses lèvres. Il le savait et pourtant ne chercha pas à l'essuyer. La moindre inattention et il perdrait encore au score. Mené huit points à six, sa fierté en prenait un coup, son nez aussi d'ailleurs, une fois de plus.

- Clean Hit !

Ce n'était pourtant qu'un simple direct du droit, mais il ne le voyait jamais venir. Celui en face de lui devait être de dix ans son cadet mais devait avoir une allonge de dix centimètres supérieure à la sienne. Encore un coup comme celui-ci et le match était plié. L'étudiant s'en doutait, son cœur battant à la chamade, il patientait, observant scrupuleusement le rouquin, attendant avec impatience qu'il arrive une fois de plus à sa portée.
Rocel combla ses intentions au delà de ses espérances puisqu'il le plaqua au sol. Trois ans de rugby au lycée, il n'y avait pas de quoi atteindre le niveau pro, mais cela procurait ses avantages, notamment celui de prendre au dépourvu son adversaire.

Sans perdre de temps, juché au dessus du corps de son ennemi, il martela sauvagement le visage présenté à lui. Un coup avait suffit pour crisper le jeune homme. Au début, il s'était débattu avec peine et maladresse, puis, les coups ne cessant pas, il était devenu inerte, malléable, presque mort.
C'est l'arbitre qui décida d'interrompre leur rencontre, tirant Rocel par le col, ce dernier ne lui offrant aucune résistance.

- Vainqueur, candidat Sept-cent-quatre-vingt-treize Rocel Timmon. Accès à l'étage quinze confirmé.

Comme crier, brandir le poing en signe de victoire ne servait à rien. Personne n'avait vu son combat ; si tant est qu'on ait pu appeler ça ainsi. Déplorable et pittoresque lutte que celle-ci. Le rouquin le savait, mais il s'en foutait. Cinq étages de plus, c'était toujours bon à prendre. Par vantardise, par fierté, il voulait faire part de cet accomplissement sommaire à son nouvel ami rencontré la veille.
Leur combat ayant eu lieu en même temps, il l'avait perdu de vue. Que ce soit dans les gradins ou aux vestiaires, le camarade Listoban était aux abonnés absents.

- Bien ma veine...

Sans doute avait-il remporté son match et, par voie de conséquence, avait eu droit à son ascension. Restait à trouver l'arbitre en charge de son combat. Pestant, se disant que la bête humaine était décidément une saloperie à ne pas vouloir porter un téléphone portable sur lui, sa quête de l'arbitre ne s'éternisa pas. Ce dernier se trouvait parmi une petite foule de dix personnes venues des gradins vides du dixième étage. Tous étaient attroupés autour de quelque chose qu'ils miraient graves, silencieux, solennels.... terrifiés.

- Qu'est-ce qu'y se passe par ici ? Y'en a un de clamsé ?

S'avançant désinvolte vers la petite troupe, il n'eut pas besoin qu'on lui réponde pour comprendre de quoi il en retournait. Oui, c'était un mort qu'ils entouraient ainsi. Ni massage cardiaque ni bouche à bouche n'était envisageable car la tête était absente. Ou plutôt, la partie au-delà de la mâchoire inférieure. Une rangée de dent et une langue étendue sur le sol étaient tout ce qui restait de la tête du bougre.

- Celui qui a fait ça, faudra bien qu'il paie. Y'a un code tacite à la Tour Céleste : si on peut gagner sans avoir à tuer, on tue pas. Merde...

De ce qu'il se murmurait parmi les témoins, tout était allé très vite. On disait des restes étalés sur le sol qu'il fut autrefois grande gueule. Il le fut en tout cas lors de son dernier combat. On l'avait frappé en pleine tirade. Un coup et le haut de la tête s'était envolé.

- Celui qui a fait ça de toute façon il va le sentir passer. Le centième étage, ça tempère bien des prétentions. L'autre petit moustachu hargneux il va bien voir qu'on rigole pas dans la cour des grands.

Un frisson parcouru l'épine dorsale du rouquin. Petit. Moustachu. Hargneux. Lui qui croyait encore hier que Guijes et lui étaient du même niveau comprenait enfin quelle genre de bête il avait en réalité fréquenté. La simple idée de l'avoir fréquenté de si près lui glaçait le sang.

***

La promiscuité d'une cabine d'ascenseur éprouvait les nerfs de l'emmerdeur expansif. Grillant un cigare pour se détendre, il avait opté pour les escaliers, là où il était certain de ne croiser personne. Montant d'un pas lourd chacune des marches, il continuait encore de cogiter sur ce qu'il avait vu la veille. En vérité, la bête humaine n'avait pas trouvé le sommeil. De sa rage contenue, il en avait laissé émaner une infime partie sur le ring durant un instant seulement, cela lui avait garantit ses accès au centième étage. Et pourtant, il ne cessait toujours pas de fulminer à tirer sur son cigare bouffée sur bouffée, l'ayant déjà entamé à moitié.
Sa voix rauque faisait écho dans l'immense pièce sombre où étaient amassés les escaliers qu'il grimpait.

- Plus que cent étages....


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