Toute oeuvre d'art a sa vie propre

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Toute oeuvre d'art a sa vie propre

Message  Vassily Hamonic le Mer 14 Juin - 18:08

Comme tous les matins, Vassily se leva à 6h30.  Comme tous les matins, il commença la journée par un footing et quelques exercices de renforcement musculaire et de yoga.  "Mens sana in corpore sano", telle est la devise qu'il suivait.

Ensuite, il soupesa son portefeuille avec dépit, se demandant comment il allait joindre les deux bouts aujourd'hui encore.  Voilà plusieurs mois qu'il vivait au jour le jour, après avoir rapidement dilapidé son maigre héritage dans l'achat de matériel de peinture et d'une guitare de qualité.  Chaque jour il sortait en rue, il créait de la musique, il peignait, mais rares étaient les passants à faire vraiment attention à lui.

L'art, le vrai, n'intéressait plus les gens, là était le problème.  Ils ne voulaient plus faire d'efforts.  Ils voulaient gagner de l'argent vite et facilement, préparer des repas vite et facilement, se déplacer vite et facilement, jouir ... vous saisissez l'idée.  A contrario, devoir prendre du temps pour analyser, comprendre une œuvre, voir ses relations avec d'autres œuvres, avec la société; observer la beauté qui prend du temps à apparaître - tel le coucher de soleil offrant ses couleurs changeantes alors que l'on se relaxe hors du temps devant lui - ; écouter les motifs musicaux se lier les uns aux autres pour former une toile de sons polyphoniques dans un enchevêtrement plus complexe qu'un "boum boum" répétitif mais si simple d'accès; apprécier l'art n'était pas quelque chose que l'on faisait vite et facilement.

Dans ce contexte, Vassily éprouvait quelques difficultés à vendre l'une ou l'autre minute de guitare, telle ou telle toile savamment conçue aux passants.

Comme bien des fois déjà, il s'était en début de journée donné jusqu'au soir encore pour réussir, pour gagner sa pitance ainsi.  Pour peu que le bonheur ne survienne pas ainsi, il aurait pourvu à ses besoins autrement, jusqu'à ce que son talent soit enfin reconnu.  À 21h, la journée n'ayant pas porté ses fruits, il remballa ses affaires et se résolu à se débrouiller pour trouver de quoi vivre dignement pour quelques temps.

Il erra une petite heure dans la ville avant de trouver l'endroit qui conviendrait à son entreprise.  Une porte s'ouvrait devant lui sur un bar d'où s'échappaient jadis, lorsque recherche de beauté rimait encore avec amusement, des sons cuivrés que le jazz savait si bien utiliser.  Désormais ne restaient plus de cette époque depuis longtemps révolue que des verres en formes de trompettes ou autres guitares purement décoratives accrochées au mur.

- Un Saul Soda, s'il te plaît.

Demanda Vassily dans le dos d'un barman à la carrure d'ours.  Qui se retourna, au son de la voix qui l'interpellait.

- Hey, Vassily, ça fait un bail mon vieux !

Brasva souriait de toutes ses dents, d'entre lesquelles s'échappait une clope à moitié mâchouillée, tandis qu'il tendait un avant bras robuste à son ami de l'autre côté du bar.  Vassily saisit le bras tendu avec une joie telle qu'il n'en avait plus ressentie depuis des lustres.

- Qu'est-ce que tu deviens et pourquoi est-ce qu'on continue à entendre toujours la même répétitions de beats sans âme à la radio plutôt qu'une de tes chansons qui prend aux tripes ?

Vassily se pencha vers l'autre côté du bar pour saisir une cigarette dans la poche arrière du pantalon en jeans de son ami.  Il ne fumait que très rarement, pas plus de dix cigarettes par an, mais aujourd'hui il en avait besoin.  Son ami barman posa le verre devant lui pour ensuite s'emparer de son briquet et enflammer son ami - façon de parler.

- Brasva, mon bon Brasva.  Tu dois être un de mes plus proches amis, un des seuls à encore aimer la musique dans cette ville, et même toi tu ne me payes pas pour les prestations que je propose de donner dans ce qui fut autrefois un temple du jazz ... Si tu réalises que ma musique n'est pas rentable assez, aucune chance qu'une radio n'en fasse pas autant !

- Hey, mais c'est pas que j'veux pas, tu sais bien, simplement ... j'ai un bar à faire tourner, un loyer à payer, comme tout le monde !  Si j'avais les moyens d'une radio ou d'un label, je vendrais ta came et ça rapporterait, crois-moi !  En attendant, je peux t'offrir les consommations, mais pas plus désolé.  T'es encore dans la dèche, c'est ça ?

Brasva ne se départissait pas de son sourire, au contraire même, celui-ci s'était encore élargi par rapport à ce qu'il était avant.  Il savait que, lorsque l'argent venait à manquer à Vassily, ce dernier partait en chasse d'une demoiselle de bonne famille pour se renflouer et qu’immanquablement il dépensait ensuite son argent en tournées dans son bar, sans compter que pour noyer le chagrin qui ne manquerait pas à venir une fois que Vassily aurait été las d'elle, la donzelle était même susceptible de passer quelques nuits bien arrosées à son comptoir.

- Allez, va, bois sur mon compte ce soir, et sers nous un peu de ta musique tant que t'y es !

Vassily sirota son verre avec délice, alors qu'il se levait de sa chaise.

- Je me sens plus d'humeur à réciter des poèmes, ce soir.

Il avait un visage triste, malgré ses yeux pétillants, alors qu'il se retournait vers son ami, s'étant arrêté entre son tabouret au bar et ce qui restait d'une scène anciennement mythique.

- Si ça ne te dérange pas, bien sûr.

- Tu sais que je ne peux rien te refuser.

En effet, pensa Vassily, je le sais.

Il s'installa sur scène, où il avait posé un tabouret, et déclama de sa puissante voix quelques vers, ceux qu'il avait écrits et qu'il trouvait beaux mais inapproprié en paroles de chansons.

Finalement, il arriva au dernier de ses poèmes.  Malgré sa journée, malgré sa déprime, malgré tout, il ne pouvait s'empêcher, lorsqu'il était pris dans son art, de s'y immerger totalement, de toujours donner ce qu'il avait de mieux à offrir.

Le poète

D'après vous, ma douce, où se cache
La beauté ?  Est-elle artifice,
Soumise à nos goûts et caprices,
Ou est-elle, sans qu'on le sache ?

La muse

D'après vous, tendre ami, suis-je belle sans vous ;
Sans un œil pour sourire aux ombres que mes seins
Font descendre, dès l'aube, jusqu'à mon bassin ;
Sans, lorsque me voyez, vos emportements fous ?

Et le serais-je moins à vos yeux, si l'essaim
N'avait pas votre avis ?  Pendez-vous à mon cou
Comme un mouton suivrait son troupeau vers le loup,
Sans discerner nos charmes, tous deux assassins ?

Chantez moi à l'aurore, et encore à midi ;
Chantez moi même alors qu'au milieu de la nuit
L'obscurité dérobe à vos regards mon corps:

Car vous savez déjà - et devinez toujours,
Qu'aveugle le soleil, qu'éblouisse l'Amour,
Ou que manquent les deux - la noblesse de l'or.



Le poète



Je sais et devine un bijou,
Cela même alors qu'à dessein
Il conserve en son propre sein
Tout ce qui de lui rendrait saoul.

Et, s'il faut ne pas être sain
Pour ne pas trouver à son goût
Certaines beautés, toujours vous
Plairez: contre ça, nul vaccin;

Ni l'absence ni la folie,
Ni l'inexistence - c'est dit ! -,
Ni même, à la fin, votre mort;

Rien n'empêchera qu'un beau jour
Tous disent, sans plus de détour,
Qu'il n'est point de plus beau trésor.

La muse

Cependant, doux poète, admire mes délices:
Ils sont là seulement pour qu'à moi tu t'attaches.
Tout le monde s'y prend: les héros et les lâches
Ont alors en commun les rêves et les vices.

Alors qu'il relevait les yeux, sortant lentement de la transe qui avait duré il ne savait combien de temps, il la vit.  Ingénue - cela transpirait d'elle par tous les pores - avec un corps charnu juste comme il fallait.  Elle était idéale, il l'avait bien trouvée : sa future proie.

Il s'approcha d'elle avec confiance, mais sans l'afficher pour autant.

- Excusez-moi, puis-je m'asseoir à côté de vous ?

La fille partit d'un gloussement qui était exactement tel qu'il l'aurait imaginé.

- Un homme m'a prévenu que vous alliez m'aborder, et il m'a donné une enveloppe à vous remettre.

Elle tendit l'objet à un Vassily perplexe.  Son nom était écrit sur le papier kraft, dont le contenu semblait assez sommaire.  Quel genre de message pouvait bien contenir l'enveloppe ?

- Il m'a dit, aussi, que vous alliez m'embrasser ce soir.

Elle rougissait de façon si craquante mais d'une manière que Vassily avait vue cent fois avant.

- C'est vrai alors ?  Vous allez m'embrasser ?

Mais Vassily ne l'écoutait plus.  Il n'arrivait à penser qu'à cette enveloppe qu'il tenait entre ses mains, et n'avait d'autre idée que celle de rentrer chez lui et de l'ouvrir pour en découvrir le contenu ...




***



To be continued


Dernière édition par Vassily Hamonic le Lun 24 Juil - 16:36, édité 3 fois
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Re: Toute oeuvre d'art a sa vie propre

Message  Vassily Hamonic le Mar 20 Juin - 17:36

Le lendemain, il se leva, comme à son habitude, à 6h30.  Le fait qu'une jeune fille dorme dans les mêmes draps que lui ne changeait rien à l'affaire.  Il était encore étonné d'être finalement revenu avec elle, d'ailleurs.  Et encore plus étonné d'avoir résisté jusqu'au matin avant d'ouvrir la mystérieuse enveloppe.  Il repoussa encore l'échéance, le message qui lui était adressé pouvait bien attendre qu'il effectue ses rituels matinaux.  Lorsqu'il rentra à son appartement, il trouva sur la table un post-it où la demoiselle avait laissé un mot à son attention

"Désolé d'être partie si vite, j'avais à faire ce matin.  Merci pour les toasts, je t'ai laissé mon numéro pour qu'on fixe un nouveau rendez-vous.  A très vite !"  En dessous de quoi figurait effectivement son numéro de téléphone.  Il espérait vaillament que le porte-monnaie de la jeune bourgeoise vaille la peine de souffrir les efforts que représenteraient un appel et plusieurs rendez-vous - sans compter que son garde-manger venait apparemment de se voir délester de plusieurs toasts ...

Enfin, il put déchirer le papier kraft et découvrir le message.  Qui était fort court.

"Je vous ai vu peindre voici deux semaines, dans les jardins.  J'aime beaucoup ce que vous faites et j'aurais une commande à vous passer.  Si cela vous est possible, retrouvez moi demain soir, à 7h30 au bip-bop café.  Je vous fais confiance pour ne pas être en retard."

Vassily avait des sentiments ambivalents (quoique majoritairement positifs) à propos du message qu'il venait de lire.  En premier lieu, il ne pouvait s'empêcher de se dire qu'effectuer des œuvres pour une commande, ça ne ressortait pas vraiment de la démarche artistique.  En deuxième lieu, il se disait que, tout de même, qui disait commande disait argent, et que si on considérait qu'il s'apprêtait à draguer pour en obtenir, répondre à une commande était sans aucun doute une méthode plus gratifiante pour acquérir de quoi pourvoir à ses besoins.  

Il vécut toute cette journée comme entouré d'une gaze, dans sa propre bulle, et à vrai dire elle passa plutôt vite.  Il ne voulait qu'une chose, rencontrer finalement son mystérieux mécène et découvrir quelle était sa commande.

S'il était bien une chose à laquelle Vassily prêtait toujours attention, c'était son apparence, et ce soir-là ne faisait bien sûr pas défaut.  Il savait l'importance de l'apparence.  Quant à l'homme, il prouva très vite qu'il comprenait pour sa part celle de la mise en scène.  Lorsqu'il entra dans le café, Vassily crut d'abord à une farce : tout était plongé dans la pénombre, et de toute évidence aucun client n'aurait répondu à l'appel dans le café.  Tout à coup, un rond de lumière apparut qui éclairait un tabouret, vers lequel Vassily se dirigea - quel autre choix avait-il ?  Alors qu'il arrivait à côté du tabouret, un autre rond de lumière apparut, mettant en lumière un homme qui, supposa Vassily, avait été là dès le départ.  L'homme inclina légèrement son chapeau en guise de bonjour et indiqua le tabouret de la main.

- Mais prenez place, mon jeune ami, je vous en prie.

Il émanait de l'homme au chapeau quelque chose de magnétique, et si ses lèvres brûlaient de mille questions, notre héros se retint d'en poser aucune - il savait combien il était frustrant pour un artiste scénique d'être interrompu en pleine performance.

- Vous prendrez bien à boire !

Et comment ! pensa Vassily.

- Vous me proposez quoi pour commencer ? finit-il par dire.  J'ai eu une journée stressante, un truc pour me remettre d'aplomb ce serait parfait.

- Un bon bip-bip devrait faire l'affaire, dans ce cas, répondit l'homme, que Vassily estimait avoir entre quarante et cinquante ans maintenant qu'il l'observait de plus près.  Je vous demanderai quelque indulgence, si les noms de leurs boissons ne sont pas fameux, c'est pour mieux contraster avec leur goût.  Goûtez-moi ça, vous m'en direz des nouvelles.

Et en effet, le goût était exquis.  Tandis que Vassily sirotait son bip-bip avec délectation, il sentait la pression qui avait posé sur lui toute cette journée s'évanouir peu à peu.

- Bien, votre attente a assez duré, je crois.  Si vous avez des questions, cher ami, c'est l'instant.

Quoique d'autres questions auraient sans doute mérité être évoquées d'abord, Vassily ne put s'empêcher de poser celle qui lui brûlait le plus les lèvres à ce moment précis :

- Y'a quoi exactement dans ce putain de verre ??

***
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Re: Toute oeuvre d'art a sa vie propre

Message  Vassily Hamonic le Lun 24 Juil - 8:41

Il y a deux mois, Vassily avait rencontré Monsieur Chinki.  Depuis, il avait, à trois occasions, versé de son sang dans l'étrange conteneur qui lui avait été fourni.  Alors qu'il attendait d'avoir une quantité de sang suffisante pour peindre les œuvres commandées, il avait un nombre incalculable de fois tenté de peindre les toiles qui avaient par ailleurs été fournies avec des gouaches, des encres chinoises ... mais sans succès.  Il hésitait entre frustration de ne pas comprendre quelle "magie" était à l'oeuvre et émerveillement devant un tour si spectaculaire.

Finalement, ayant amassé assez de sang que pour réaliser ses trois peintures, il se mit au travail.  Ainsi qu'il s'y attendait, aucune nuance de couleur n'apparaissait alors qu'il étalait tant et plus de sang, mais cela n'avait pas eu l'air de rebuter le commanditaire lorsque ce problème avait été évoqué.

- Dans la mesure où vous vous servirez des trois photos que je vous fournirai comme modèles pour vos peintures, tant que leurs couleurs seront gravées dans votre imaginaire, vous imprimerez naturellement ce que vous verrez des teintes que vous savez êtres les bonnes.

Ainsi avait parlé Kako Chinki, et le client étant roi, Vassily n'avait pas cherché à comprendre ni à contrarier les lubbies de l'étrange personnage.  Il avait, après tout, payé un des dix millions promis pour la commande cash comme acompte ...

Après deux semaines de travail acharné, la première des trois toiles commandées prenait forme.  Il s'agissait d'un genre d'oiseau tel qu'il n'en avait jamais vu, que quatre ailes démesurées semblaient porter difficilement alors que sur la photo - truquée, à moins d'imaginer qu'une telle créature put exister -, de la queue et des pattes de l'animal pendaient, portées nonchalamment, trois carcasses dont le destin ne faisait aucun doute.  Il s'était pour sa part contenté de reproduire l'oiseau uniquement, n'étant pas particulièrement avide ni du morbide ni du gore.  Il s'était de plus attaché à ne pas reproduire exactement l'animal mais à peindre ce qu'aurait pu être, à son avis, le plus beau spécimen qu'une telle race aurait engendré.

La semaine suivante, tandis qu'il affinait les détails de cette toile, il se surprit à imaginer une histoire à l'oiseau, qui porterait des stigmates de ses nombreuses chasses, le plus marquant étant sans conteste la cicatrice en forme de croix qu'il aurait au poitrail et dont la seule marque visible seraient les plumes qui la recouvrerait, dont la couleur aurait une teinte dorée, en contraste avec les teints bruns et mauves plus caractéristiques de son espèce.  Ensuite, les quelques retouches et finitions nécessaires lui prirent encore une semaine.

Les deux toiles suivantes prirent beaucoup moins de temps, probablement parce que le sujet plaisait moins à Vassily.  Un vase et un couteau ancien pouvaient avoir leurs charmes, c'est sûr, mais après l'enthousiasme qui l'avait animé tandis qu'il imaginait une vie à l'animal, quels mouvement il aurait pu faire, de quelle majesté il pourrait faire preuve si ses ailes pouvaient se mettre en mouvement, l'inertie des deux objets ne l'inspirèrent pour ainsi dire pas du tout.

Finalement, il eut fini les trois toiles, et pourtant il ne voulait pas se résoudre à recontacter Kakao.  Ce qui le décida finalement ?  Peut-être cette sensation bizarre qu'il avait parfois, alors qu'il errait entre éveil et rêve, que l'oiseau qu'il avait peint ne rêvait que de déchirer sa toile, et que depuis la cage que celle-ci constituait, il le regardait avec tout le reproche et le désir de liberté que seule une créature véritable aurait pu exprimer.  

***


Dernière édition par Vassily Hamonic le Jeu 27 Juil - 11:22, édité 1 fois
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Re: Toute oeuvre d'art a sa vie propre

Message  Vassily Hamonic le Mer 26 Juil - 17:42

Quoiqu'il ait été surpris par le lieu choisi par Kakao pour qu'ils se retrouvent ainsi que les instructions à suivre une fois qu'il serait au café des trois pots (dont le nom semblait mal choisi, tant le jeu de mots était mauvais - tripot - et tant il était ridicule d'annoncer que l'on était un tripot si l'on en était bien un !), Vassily s'était présenté, avec un rouleau contenant les toiles qu'il avait réalisées sous le bras, en tenue de soirée ainsi que le recommandait son commanditaire dans son message.

- Monsieur, interpella-t-il le barman en se sentant plus ridicule que jamais, pourriez-vous m'indiquer quelle porte mène à la salle où se retrouve le clan des Stein ?

Il avait fait attention à articuler "chtaïn", ne sachant bien si cela rendait la procédure plus ou moins idiote.

- Vous les trouverez à l'extrême gauche du couloir menant aux cuisines, répondit le barman sans se départir se son sérieux.  Au bas des marches, précisa-t-il tandis que Vassily s'éloignait, sa démarche trahissant plus qu'il ne l'aurait souhaité son malaise grandissant.

Il atteignit la porte, la franchit, descendit les escaliers mentionnés jusqu'à une autre porte, au-delà de laquelle un brouillard épais de fumée de cigares et cigarettes l'étouffa dès la première bouffée.  Là, il vit un bras s'agiter à travers le smog, qui semblait lui indiquer de venir.  Se réjouissant d'avoir protégé les toiles des agressions dans un carcan dont la fumée ne verrait jamais que l'extérieur, Vassily effectua les quelques pas nécessaires à être près de Kakao.

- Mon bon ami, vous êtes venu !  Laissez moi vous présenter ... mes amis, finit-il par dire dans un sourire complice auquel des rires embaumés de fumée répondirent.  Lelanor, annonça-t-il en premier en désignant un homme lui faisant face, dont le costume résistait encore miraculeusement aux coutures malgré la tension visible qui s'y exerçait en raison de l'imposante masse qu'il habillait; Lelanor est un homme d'histoire, n'est-ce pas ?

- Homme d'histoire et collectionneur, ne l'oublions pas !

- Comment pourrions-nous ?  Il s'agit après tout du motif de notre présence à tous ... car nous nous accorderons pour dire que ce ne sont pas les boissons qui nous font revenir ici plus souvent qu'à notre tour !  Lelanor, donc,
collectionne tout ce qui a trait aux présidents de l'association des hunters.  C'est lui qui cherchait à s'approprier, entre autres choses, un couteau ayant servi à assassiner un des présidents ainsi qu'un vase ayant servi d'urne lors d'une élection - arrêtez moi si je me trompe !


- Mais c'est tout à fait ça.  Vous m'aviez indiqué qu'obtenir les autres items que je demandais serait assez compliqué, je conclus de votre dernière phrase que vous n'avez finalement pas pu les trouver ?

Pire, cher ami, pire.  Mon acolyte ici présent m'a annoncé plus tôt aujourd'hui, continua Kakao en se tournant vers les deux personnes qu'il n'avaient pas encore présentées, qu'aucun des objets que vous demandiez n'avait pu être récupéré.  Croyez bien que j'en suis désolé !  J'espère que cela ne vous empêchera pas de vous joindre tout de même au poker qui était prévu ?  Madame Tsal, Okal ?

Madame Tsal était une femme très mince, à l'air hautain dont les yeux étaient captivants mais malheureusement au milieu d'une figure sinon assez fade, tandis que Okal, tel que Kakao l'avait appelé, était un homme grand d'une quarantaine d'années avec des cheveux roux bouclés et un air un peu ahuri.  Tous deux acquiescèrent et Madame Tsal prit même la parole:

- Voyons, mon cher, nous savions dès le départ que la probabilité de les obtenir était faible, et votre jeune ami, vu son âge, ne pourra que s'améliorer avec le temps, je suis certaine qu'il trouvera ce que nous chercherons la prochaine fois, dit-elle en dirigeant un clin d'oeil vers moi.  Par ailleurs, si les boissons ne sont pas terribles, vous savez que je ne résiste jamais à l'idée d'une soirée passée en votre compagnie.  

- Vous me flattez, madame.  Quant à Vassily, je suis certain également qu'il ne sortira que grandi de ces échecs relatifs et qu'il fera mieux la prochaine fois.  Je dois vous dire, pour une première fois, il s'en est même plutôt bien sorti.  J'avais peur au départ qu'il ne trouve rien du tout, figurez-vous.

- Remarquez, pour madame et moi ça ne change pas grand chose, intervint le seul qui n'avait pas encore parlé - le sus-mentionné Okal -, sur quoi tous rirent de bon coeur.

Malgré la tension qui l'habitait, Vassily joint le rire le plus naturel qu'il put à ceux baignant la table devant laquelle il se trouvait.  La vérité est qu'il se sentait piégé, et triplement encore.  Une première fois parce que personne ne lui avait parlé de trouver des objets, quels qu'ils soient, et qu'il n'avait par conséquent pu ni accepter ni refuser la mission ni même tenter le moins du monde de la mener à bien, une deuxième fois parce qu'il n'avait PAS en sa possession les deux objets que Kakao mentionnait et une troisième fois parce que les quatre compagnons semblaient déjà se connaître, et qu'il y avait donc peu de chance que l'on croit sa version plutôt que celle d'un des autres - en l'occurence Kakao.  A moins qu'il ait très mal compris les échanges qui venaient d'avoir lieu, il lui semblait être mal embarqué dans cette histoire.

- Lelanor, si vous le permettez - et je propose cela dans votre propre intérêt, de peur que vous ne soyez déconcentré sinon - je propose de vous donner vos deux objets une fois la partie jouée.  Et à tous, j'aimerais prendre une minute pour discuter avec mon collaborateur avant le jeu ... pour mettre au point nos appels, dit-il en faisant un clin d'oeil au collaborateur en question.

Tous donnèrent leur accord, à condition que les deux comparses leur ramènent des verres tant qu'ils y étaient.

Ce n'est qu'une fois à l'écart que Kakao prit la parole.

- Je me rends compte que tu dois être en train de te poser mille questions en ce moment, et très honnêtement je ne suis moi-même pas serein, car je n'ai jamais procédé comme je l'ai fait aujourd'hui et je craignais un peu que tu ne vendes la mèche sous la pression.  Heureusement tu as été malin et as réalisé que ça te mettrait autant que moi dans une situation périlleuse, ce qui me fait dire que j'ai bien fait de me fier à toi.

A ce stade, il jeta un regard en coin à Vassily pour le retenir de l'interrompre, avant de continuer.

- Je n'ai pas le temps de te donner toutes les explications que tu souhaiterais maintenant - nous n'avons simplement pas assez de temps -, mais sache que j'ai les deux objets, comme je l'ai dit, que j'ai trouvés moi-même.  Et tu auras remarqué qu'ils correspondent étrangement à deux des tableaux que je t'ai commandé, en cela je dois me confesser,
c'est un genre de fétiche que j'ai, avant de partir à la recherche d'objets, je les fais peindre.  Avec du sang, oui, continua-t-il avant que je n'intervienne.  Une dernière chose, dit-il encore, avant que nous ne retournions à table.  Tiens, prends-moi ça,
murmura-t-il en me tendant deux des verres.  Une dernière chose, ce couteau que je lui ai trouvé, et que tu as peint, il ne me dit rien qui vaille, et si quoi que ce soit arrive, sans doute serai-je questionné, mais après tout j'ai dit que tu avais effectué les recherches, donc ils risquent de venir après toi.  Je préfère donc te prévenir : dans les jours qui vont venir,
sois prudent.


Une chose qu'il n'avait pas dite, mais que Vassily avait pu lire dans le regard de son vis-à-vis avant que ses yeux ne le quittent, était qu'il  lui en ferait baver autant qu'il en était capable si jamais il répétait quoi que ce soit à leurs compagnons du soir, voire à qui que ce soit d'autre.

Notre artiste tint donc sa langue jusqu'à la fin de la soirée, et réussit même à prendre quelque plaisir à jouer au poker par après.  La fatigue, ainsi que les neuf millions restant à payer que lui avait fournis Kakao en fin de soirée, avaient suffi à lui faire passer une bonne nuit.  Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin ...

***
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Re: Toute oeuvre d'art a sa vie propre

Message  Vassily Hamonic le Lun 31 Juil - 17:58

BOUM BOUM BOUM BOUM

Vassily n'avait jamais eu trop de problème avec les lendemains de veille, mais tout de même, bombarder sa porte d'entrée ainsi à 9 heures du matin alors qu'il avait guindaillé la nuit lui semblait plus que criminel. Qui donc d'ailleurs avait ce genre de comportement ?

Il sortit de son lit, vérifia en passant devant le miroir à quoi ressemblaient ses cheveux - relativement corrects étant donné la situation -, et arriva à la porte de son appartement. Sans se douter de ce qui l'attendait de l'autre côté - Kakao l'avait pourtant prévenu d'être sur ses gardes-, il ouvrit, prêt à dire ses quatre vérités à l'importun qui se permettait de le réveiller ainsi à l'aube - tout est relatif. Avant qu'il ait pu dire un mot, Vassily, se retrouva la tête écrasée contre son propre mur, les bras bloqués par une clé qu'un homme maintenant fermement. Il entendit des voix et des bruits de meubles retournés en tous sens pendant qu'il attendait ainsi, la douleur se propageant dans ses poignets et ses épaules.

Finalement les agresseurs durent avoir fini de chercher car il entendit les pas se rapprocher et enfin s'arrêter près de lui. Les trois hommes se parlèrent les un aux autres et décidèrent de le ramener à "la cave à vin", mais Vassily n'eut pas le cœur à rire lorsque l'un d'eux se fendit d'un "Hey les gars, à votre avis, celui-ci aussi finira saoul ... un balcon* du 14è étage ?".

Quand, une petite heure plus tard, il se retrouva assis et ligoté à une chaise, les mains derrières le dossier, avec des câbles électriques branchés à ses doigts, cela faisait déjà belle lurette qu'il se savait en mauvaise posture.

Le lendemain c'était un Vassily désespéré, le ventre vide - pour lui qui détestait sauter de repas c'était inconvenant - et sans perspective qui se retrouvait toujours ligoté sur sa chaise. Ses muscles étaient inconfortables, ainsi que tout le reste de son corps, de n'avoir pas bougés depuis vingt-quatre heures. Le pire étant qu'il ne voyait aucune échappatoire.

On lui avait raconté comment, la nuit où le poker avait eu lieu, après être rentré dans sa villa, Lelanor était allé dormir, assommé par l'alcool. Ainsi que cela se passait toutes les nuits, un garde passait vérifier que tout allait bien une fois par heure dans la chambre, et c'est ainsi qu'à 4 heures du matin le corps sans vie de feu l'aristocrate - il descendait en effet d'une lignée de Ducs très ancienne -, un couteau enfoncé dans la poitrine. Un couteau ancien, en tout point semblable à celui qu'il venait d'acquérir en y laissant près du quart de sa fortune. Et sa vie, désormais. On expliqua à Vassily comment les soupçons s'étaient tout de suite portés sur lui et Kakao - à regret, car il avait longtemps été un ami de "la famille" -, et comment ses soupçons sur le second s'étaient renforcés quand on avait trouvé son appartement vide le lendemain matin. De façon étrange, le couteau disparut dans le début de matinée, ainsi que le vase, et c'est pourquoi son appartement avait été fouillé de fond en comble.

S'il était interrogé, c'était pour découvrir où avait bien pu s'envoler Kakao, mais Vassily avait eu beau répéter à qui mieux mieux qu'il n'avait aucune information à donner à ce sujet, rien n'y avait fait. Il avait indiqué qu'effectivement, Kakao l'avait prévenu que du grabuge allait arriver et lui avait conseillé de faire profil bas, mais qu'il n'avait pas imaginé que les choses dégénéreraient à ce point.

Alors que tout espoir l'avait presque quitté un sbire - haut gradé - était arrivé avec une page de journal en main. Sans doute dans une hallucination générée par le manque d'eau et de nourriture - ainsi qu'à de multiples électrocutions -, Vassily crut voir une très belle jeune fille dans l'embrasure de la porte par laquelle le type était entré. Type qui enfourna une cigarette dans sa gueule puis regarda Vassily dans les yeux avant de les baisser vers le journal, où une photo était imprimée, qui laissa Vassily immédiatement sous le choc.

- Comme je m'y attendais, ricana le malabar. Je leur avais dit que tu disais la vérité, que t'avais pas ce qu'il fallait dans le calbar pour tenir aussi longtemps sous la torture ! Bon, maintenant que tu n'es responsable de rien dans la mort du copain du boss, on va te laisser aller. En plus y'a une fille la dehors qui a insisté pour payer la rançon qu'on demandait pour toi. On s'figurait, tu vois, laisser ça seulement pour brouiller les pistes, mais si une pimbêche a été assez idiote pour vouloir payer ... on est pas du genre à refuser de l'argent tu vois ?

Pendant ce monologue, un autre avait entrepris de détacher Vassily de sa chaise. Ce dernier n'entendit pas un mot de ce qui fut prononcé. Le malabar pensait sans doute que le regard du jeune homme était bloqué sur la photo de Kakao, comme hypnotisé par cette vision, mais c'était la créature sur laquelle il volait lorsque la photo avait été prise qui le laissait pantois. On ne pouvait pas s'y méprendre : une croix de plumes dorées recouvrait le poitrail de la bête ...

- Ben alors, dégage !

Cette fois, Vassily l'entendit, se leva, et toujours sous le choc, demanda

- Je peux avoir le journal, s'il vous plaît ?

Et c'est ainsi qu'il sortit d'une cave à vin donnant sur l'arrière-cour d'un restaurant, où l'attendait une jeune fille en larmes qui sauta à son coup.

Oh, Vassily, si tu savais comme je m'en veux, dit-elle en sanglots en s'accrochant à son cou - manquant de le faire tombé tant sa fatigue était intense. Quand j'ai vu que tu ne me recontactais pas, je t'en voulais, et hier soir j'ai finalement pris mon courage à deux mains pour aller chez toi, qu'au moins si c'était fini tu me le dises en face, et alors j'ai vu ton appartement sens dessus dessous, et la lettre de demande de rançon. Comme je m'en veux.

Mais Vassily n'avait cure d'elle ou de ses états d'âmes, tout ce qu'il voulait savoir, c'était comment un oiseau exactement identique à celui qu'il avait peint se retrouvait à être chevauché par l'homme à qui il avait donné cette peinture.

Mais pour cela, il aurait besoin d'aide.

***
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Vassily Hamonic

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