Plus que cent-quatre-vingts-dix-huit

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Message  Guijes Listoban le Mer 7 Juin - 20:10

Il était midi. Le commun des mortels s'en remettait à une simple horloge ou quelconque minuterie afin de connaître l'heure. Un autre spécimen, un Lustiban sauvage, bestial même, établissait lui même ses cycles horaires. Sa perception du continuum temporel faisait qu'il transcendait l'idée même de perception conventionnelle du temps. En gros, il décidait qu'il était midi quand il avait faim.
Le soleil se couchait, il était par conséquent midi puisque Guijes était rappelé à l'ordre par son estomac.

- Il fait faim.

Absorbé qu'il était par les combats qu'il observait studieusement, et qu'il se contentait simplement d'observer cette fois - une dizaine d'employés de la tour le gardant à l'œil - ses narines établirent à partir du fumet venu les caresser qu'il était grand temps de se repaître. L'estomac dans les talons, l'odeur rance de transpiration mêlée à l'hémoglobine séchée embaumait - paraît-il - le poulet frit. Mais ce n'était pas de cela dont il s'agissait.
La bête humaine s'était assise dans les gradins. Il se faisait tard et ces derniers avaient désemplis, ne restaient là que les amis et autres connaissances des pugilistes s'étant traînés jusqu'au deuxième étage de la tour. L'un d'eux avait à la main une barquette de frites. C'était un de ces mets à emporter où les frites étaient molles, sans saveur et le ketchup sucré à rendre diabétique une betterave. En baston comme en gastronomie, Guijes n'était hélas que trop peu regardant quand il s'agissait de qualité.

- Je peux en avoir.

Manifestement accoutumé à ces repas caloriques et écœurants, le possesseur des frites convoitées enfourna une autre de ces tiges pendouillantes, sans saveur et sans couleur dans sa mâchoire légèrement bouffie. Quel que fut son âge, on lui en aurait donné dix de plus, son manteau kaki délavé lui descendant jusqu'à mi-cuisse et son début de calvitie accentuaient l'impression d'avoir affaire à un clochard.
Ce n'est qu'après quelques secondes qu'il saisit enfin que le brun à moustache assis à ses côtés s'était adressé à lui.

- Mh ?

- Ça !

Dit-il en pointant des doigts la barquette qui suffisait à attiser un appétit ne se reposant pas sur une violence débridée.

- Je peux en avoir.

Surpris par ce grossier personnage qu'il ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam et qui quémandait après sa pitance, respectueux de son prochain mais trop peu en clin à partager son maigre en-cas, l'individu concerné par cette demande, ou plutôt ce racket futur dont il ne soupçonnait pas encore la possibilité, refusa poliment. On aurait pu là s'attendre à un déluge de rage, une explosion de colère dont seul l'impulsif Listoban avait le secret, et pourtant, rien. Le calme plat.
S'il prenait si bien ce refus à sa requête, c'était parce que requête il n'y avait eu. Il n'avait pas demandé "Je peux en avoir ?" mais avait annoncé "Je peux en avoir.". Preuve en fut qu'il jeta son dévolu sur ce plat qui n'attendait que lui. Le grassouillet tenta bien d'offrir une once de résistance, mais était-ce bien raisonnable face à un homme qui aurait pu multiplier les pains dans sa gueule ? Lâche et résolu, le malheureux renonça à son projet de finir ce repas qu'il avait pourtant payé près de trois-cents jenis.

- C'était dégueulasse.

Conclut - catégorique - un Guijes ne s'étant toutefois pas privé de manger jusqu'à la dernière frite qu'on lui avait "offert", allant même jusqu'à se lécher les doigts où le gras et le sel s'étaient agglutinés.

- Où est-ce que t'as été acheter cette merde ?

Il volait à son voisin et lui demandait ensuite des comptes pour ne pas avoir pu jouir correctement de son larcin. Sans gêne, sans remord, il se leva subitement accompagnant dans son ascension le résidu obèse de fast-food qu'il avait attrapé par le col de son manteau. Personne parmi les spectateurs restants n'osa intervenir. Comme quoi, la lâcheté était parfois une vertu vitale.

- À... À la cafétéria du septième étage. Écoutez... j... j'ai de l'argent, on peut régler ça autrement...

Veule mais riche, la victime sortit le porte-feuille pour le mettre sous le nez de son assaillant. Cependant, ce n'était pas après l'argent que la bête humaine en avait, cela, le grassouillet le comprit quand cet agresseur trapu jeta son argent sans même y regarder à deux fois.

- Non porcinet ! L'argent ! C'est eux qui vont te le rembourser ! C'était infect et ils vont payer ! ILS VONT PAYEEEER !

Prêt à défendre l'honneur de cet être disgracieux qu'il avait pourtant passé son temps à martyriser depuis leur rencontre, Guijes s'offrait - s'imposait même - de lui venir en aide. Une aide dont le clochard d'apparat se serait bien passée. On lui rembourserait trois-cents jenis là où Guijes venait de jeter au milieu des spectateurs avides l'équivalent de cinquante-mille jenis. C'était trop tard de toute manière, l'emmerdeur expansif s'était mis dans l'idée de "l'aider", il n'avait plus le choix et devait à présent s'en remettre à Dieu pour que tout se passe pour le mieux.

- Arbitre ! Je vais manger ! Repoussez mon combat de vingt minutes.

Son arbitre attitré ne trouva à redire, ne sachant trop s'il devait intervenir pour sauver le spectateur ou si ce dernier était un ami proche de Guijes. Il ne prit pas de risque et se contenta d'acquiescer. L'heure de l'addition avait sonnée, et quelqu'un à la cafétéria s'apprêtait à sérieusement déguster.
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Re: Plus que cent-quatre-vingts-dix-huit

Message  Guijes Listoban le Dim 11 Juin - 15:34

De mémoire d'homme, ou plutôt de mémoire de bête humaine, jamais Guijes ne s'était souvenu avoir été contraint de faire la queue aussi souvent dans la même journée. D'abord à la réception de la Tout Céleste afin de se voir allouer un numéro de candidature, puis - comme cela se faisait d'habitude - à la cafétéria. Il n'y venait même pas pour manger. Impulsif, toujours, le sociopathe frénétique avait traîné Porcinet avec lui.
Ce dernier ne savait plus où se mettre alors que Guijes sautillait littéralement sur place à faire la queue. On pouvait ressentir un souffle chaud émaner de ses narines chaque fois qu'on le faisait patienter davantage et hésitant auprès des entrées proposées. Jusque là, tout allait bien.

Mais le drame devait advenir tôt ou tard. Plus tôt que tard en réalité puisque la bête humaine fulminait déjà de devoir attendre à faire la queue docilement. L'heure était grave, car après trois minutes et cinquante-deux secondes d'attente, il en avait "plein le cul".
Solennel, grave, il apposa une main lourde sur l'épaule de ce camarade qu'il avait plus ou moins pris en otage. Rien que le choc manqua de défaire l'épaule de Porcinet. Ce dernier prit sur lui. Non par pudeur, non par honneur mais parce qu'il se doutait bien que toute remontrance éventuelle qu'il aurait à adresser à son ravisseur se muterait en poings dans sa gueule.

- Va falloir la jouer fine si on veut arriver à temps devant les cuistots.

- Je... oui ?

On se surprenait à perdre en éloquence lorsque l'on se sentait menacer.

- Écoute-moi bien.... Je vais te péter le bras, et on dira que c'est la faute des frites. Là ils verront bien que c'est urgent et ils seront obligés de nous rembourser sur le champ.

- Je...quoi ?

Au "quoi" se succéda le "crac" au "crac" s'ensuivit le "yargh" et au "yarg" on répondit "qu'est-ce que c'est que ce bordel ici ?". Le plan était une réussite, ils avaient attiré l'attention du personnel. Rares furent ceux disposés à aller à la rencontre de Guijes et de sa victime. Il y avait quelque chose sur le visage du briseur de membres, un rien, juste l'impression malsaine d'avoir affaire à un dément ultra-violent. On pouvait lire en lui comme dans un livre ouvert.
Un responsable devait mériter son titre, et faisant preuve de responsabilité, le bougre sortit de derrière les fourneaux pour s'en aller prendre des nouvelles du front de la queue de la cafétéria.

- Les combats messieurs, ça se fait sur un ring ! Pour une altercation en dehors, j'appelle la sécurité.

Toujours prononcer les mots qui fâchent d'emblée n'était certainement pas la méthode la plus appropriée pour s'attirer les faveur du sieur Listoban.

- Combat ?! Où de ça qu'il y a eu des combats ?! C'est vos frites qui l'ont rendu comme ça !
Ce matin... ce matin encore ! C'était un fringuant jeune homme, tout beau, tout maigre avec deux bras qui bougeaient bien. Mais là...


Présentant le visage de Porcinet, affalé à même le sol, en larmes, Guijes n'avait plus de mots pour qualifier tous les malheurs du monde incarnés en un homme seul. Cependant il fit un effort pour les trouver.

- Il est soudain devenu gras, il a gonflé ! IL A GONFLÉ !

S'il mentait, il ne simulait pas la fureur qui l'animait. Cette affaire de frites sans goût lui tenait à cœur, d'autant plus si cela pouvait le mettre en porte-à-faux avec les cuistots et l'amener à leur casser la gueule.

- Et là, il est devenu si pansu que même ses os tiennent plus sous le poids. Faut rembourser les frites.

Silence dans la salle, aussi bien du côté des clients que du personnel. Personne n'était capable de décrire à quel point cette prestation était lamentable. Personne n'osait surtout. La manœuvre tenait davantage de la tentative de racket que de la basse extorsion.

- Des frites qui font grossir instantanément et qui pètent des bras ? Pour le remboursement vous verrez avec la sécurité, par chez eux, on paie en coup de taser.

Un choc électrique n'aurait rien pu contre l'emmerdeur expansif. Le rendre plus agressif à la rigueur, si tant est que cela fut possible. Depuis le départ, Guijes avait rêvé de cette situation. Il se battrait pour la justice, pour les frites bien dorées, pour Porcinet qui geignait au sol, ou même pour n'importe quoi du moment qu'il avait un prétexte pour se mettre sur la gueule entre deux combats. À ce niveau, sa propension à la violence relevait de l'addiction.
Tandis que le responsable de la cafétéria pianotait sur son téléphone, appelant qui de droit, une intervention heureuse - ou malencontreuse pour Listoban - permit d'avorter la confrontation entre Guijes et la sécurité.

- Ooooon se calme ! Je vais payer pour les frites et le bras cassé.

Un petit bonhomme à la moustache fine et aux cheveux gominés s'interposa. Il avait l'air nerveux, il avait d'ailleurs de quoi l'être, on ne faisait pas impunément de geste brusque face à un impulsif de première. C'était un coup à abîmer son costume cravate noir et tâcher sa jolie chemise blanche.

- Non juste pour les frites ça ira.

- Enculéééééééé....

Un montant de trois-cents jenis fut immédiatement versé par celui qui avait permit au drame de ne pas se produire et ce fut évidemment Guijes qui encaissa, ayant oublié jusqu'à l'existence même de Porcinet pourtant gisant à ses pieds.

- Monsieur... pourquoi ne vous joignez vous pas à ma table ? Nous avons, je pense, je l'espère... quelques sujets à discuter.

Un ton aussi pernicieux ne pouvait sous-entendre que le pire. Le pire ? Guijes en était coutumier. Ajouté à cela le fait qu'il avait encore faim, il pourrait ainsi joindre l'utile à l'agréable. Sans se faire prier, il suivit ce petit homme dont il ne dépassait que de peu la taille jusqu'à se retrouver à sa table.
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Re: Plus que cent-quatre-vingts-dix-huit

Message  Guijes Listoban le Mar 13 Juin - 15:43

C'était un spectacle pénible à regarder. Pénible et coûteux. Personne n'aimait voir la bête humaine engouffrer une telle quantité de nourriture sous ses propres yeux, encore moins lorsque cela se faisait ses frais. Vizel était un de ces petits mafieux qui ne donnait que peu de gages à sa hiérarchie. Le monde connu regorgeait d'excroissances tentaculaires de la mafia de York Shin City. Chacun avait ses petites combines et faisait remonter un pécule jusqu'à là où était centralisée l'organisation criminelle. Une taxe sur la criminalité en somme, ou "une protection" comme on disait dans le milieu avec un rictus au coin des lèvres.
Plus ou moins indépendant, Vizel rusait au sein de la tour Céleste afin de garnir son pécule sur le dos des bestiaux qui se massacraient mutuellement. Là où il y avait de la compétition, il y avait des paris, là où il y avait des paris, il y avait des types comme Vizel.

Son appartenance à la mafia n'était pas un secret pour qui que ce soit. Un costard noir, une chemise blanche, toujours entouré d'une nouvelle égérie chargée - selon les trucages - de cogner ou de savoir s'allonger en temps voulu. Les autorités de la Tour Céleste ne manquaient pas de l'avoir à l'œil, mais faute de preuve, devaient faire avec. Les lacunes de la présomption d'innocence voulaient que de petites raclures dans son genre puissent pulluler en paix. Là était toute la beauté de l'État de droit.

De son côté, à s'empiffrer encore et encore, allant inlassablement chercher du rab, le tout payé par ce chaleureux mécène qu'était le mafieux, Guijes avait écouté d'une oreille attentive ce que lui avait annoncé son nouvel ami, le précédent ayant terminé à l'hôpital pour une barquette de frites.
Le diable savait profiter des faiblesses des hommes et la mafia s'en inspirait allègrement. Vizel lui avait demandé s'il avait de l'argent pour loger, l'impulsif trapu n'y avait pas pensé. Sauvage, il aurait dormi à même les gradins entre deux combats.

Cependant, la promesse miroitante d'un salaire pouvant lui permettre de se loger dans les plus somptueux hôtels, de garnir ses tartines de caviar et de se baigner dans le champagne ne lui déplaisait pas outre mesure. Il avait beau tenir de l'animal, en tant que tel, il était résolument attiré par tout ce qui brille. Paradoxalement, c'était encore ça qui le rendait le plus humain.
Sa pitance achevée, jambes croisées, accoudé au dossier de sa chaise sur laquelle il se balançait tout en fumant un cigare post-gloutonnerie, Guijes réfléchit à la proposition qui lui fut faite.

- C'est fin chouette ton contrat mon petit père, mais pourquoi moi ? Ça sent l'embrouille. Et moi J'AIME PAS les embrouilles !

Il avait beau avoir l'air bon vivant et sociable, il lui en fallait si peu pour que sa nature expansive et violente ne reprenne le dessus. Un doute, une supposition, et déjà il haussait le ton sans s'en rendre compte. Vizel était un bon juge de caractère, et après avoir constaté le sort alloué au dénommé "Porcinet", il savait qu'il devait peser chaque mot qui chatouillerait sa langue de vipère.

- Pas d'embrouille je t'ai dit, le plan est on ne peut plus simple. J'ai un poulain - un tocard - faut que je lui fasse un peu gagner en palmarès. Vu le bordel que t'as foutu cet après-midi, ta réputation est faite tu sais.

Quitte à dîner avec un goinfre, il n'allait pas se priver et dégusta une bouchée de son steack.

- MmMh... Les arbitres d'ici au cinquantième étage, je les connais tous. Généralement, c'est des sportifs sans ressources qui restent pas longtemps dans le métier, juste pour bosser entre deux emplois ou deux compét'. Enfin bref, ça a besoin de pognon et c'est corruptible à souhait.

La corruption attisait chez lui l'appétit et il enfourna une deuxième bouchée, mâchant suffisamment longtemps pour savourer un repas pourtant bas de gamme.

- Je discute avec l'un d'eux, et il me parle d'un type qui a allongé des collègues à lui comme si c'était des mannequins de crash-test. Là-dessus, il me montre les vidéos, et là je vois un petit costaud à moustache qui tartine tout le monde à grand renfort de mornifles.

Secouant la tête de gauche à droite, comme atterré, il déplora le sort de son camarade qui lui crachait sa fumée à la gueule.

- Vu que personne n'a vu ce que t'as fait sur le coup, tu te retrouves au deuxième étage. Un scandale...

Insatiable bavard, son assiette vide, il s'essuya la bouche pour continuer de plus belle.

- Mais à quelque chose malheur et bon puisque comme ça on se rencontre. Vu que ta prestation en bas a pas laissé indifférent les arbitres, la rumeur a vite fait le tour comme quoi t'étais un monstre de puissance.

- RUMEUR ?! Tu prétends le contraire ?!

Alors que la discussion coulait comme un long fleuve tranquille - principalement parce qu'un seul des deux tenait le crachoir - prenant appui les poings posés sur la table, la bête humaine se redressait lentement, donnant d'autant plus l'impression de fulminer lorsque la fumée de son cigare lui échappait d'entre les dents.
Réactif - sa survie en dépendait - le petit mafieux agita nerveusement les mains comme pour faire signe à Guijes de s'asseoir.

- Bien sûr que t'es un cador, c'est justement ce que je dis, écoute-moi jusqu'au bout.

Et l'emmerdeur expansif, après avoir cédé de peu à sa rage débordante se laissa retomber sur sa chaise, reprenant sa position nonchalante.

- Là, tous les arbitres savent que dès ton prochain match, ils te feront grimper entre le cinquantième et centième étage, c'est du tout cuit. Et c'est là que j'ai besoin de ton aide.

Penchant légèrement sa tête de soudard sur le côté, le moustachu impulsif interrogea du regard Vizel, n'aimant pas qu'on tourne autour du pot comme il venait de le faire.

- Mon combattant, c'est le bout du monde s'il atteindra le dixième étage. Alors, vu que mes potes les arbitres peuvent décider pour mon compte de qui combat qui... Je me suis dit que tu pourrais t'opposer à mon poulain et....

C'était le passage le plus difficile, le plus risqué aussi si l'on considérait le tempérament de celui auquel il faisait face.

- Et pour qu'il gagne un peu en prestige, tu pourrais.... te coucher ?

Embrumé dans la fumée qu'il avait abondamment crachée depuis son cigare, le sauvage expansif n'avait pas quitté son interlocuteur des yeux. Pendant quelques secondes, des secondes qui parurent durer des heures, il laissa planer un long silence, celui qui précédait le couperet.

- Tout ce que j'ai à faire pour toucher un demi-million de jenis c'est me coucher sur le ring ? Et comment que j'accepte !

Ne s'étant pas attendu à une réaction aussi compréhensive, Vizel se saisit immédiatement de la main qui lui fut tendue afin de sceller l'accord. Ayant eu la sensation d'avoir un instant frôlé la mort, il aurait volontiers embrassé cette main qui aurait aussi bien pu mettre fin à son existence.
Enthousiaste, ayant dans l'idée de remporter un beau paquet d'oseille grâce à ce match dont il connaissait l'issue ainsi que le prochain où il parierait cette fois contre son protégé, Viziel sortit son téléphone et consulta un répertoire téléphonique long comme le bras. Son réseau de corruption n'était pas une fable puisque sous le nez de Guijes, il tînt à demander à ce que le "hasard" choisisse son futur adversaire. Tout se déroulait à merveille. En théorie.
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Re: Plus que cent-quatre-vingts-dix-huit

Message  Guijes Listoban le Mar 13 Juin - 16:40

Vingt-et-une heure sept, c'était à partir du début de soirée que les gradins se remplissaient à nouveau après une période à vide. Pour un combat ayant lieu au deuxième étage, la foule n'était pas grandiose, environ un quart des sièges étant occupés habituellement à cette heure-ci. Un quart de sièges avec dans le tas son lot de parieurs invétérés, parieurs stimulés par les promesses racoleuses de bookmakers connaissant par avance l'issue d'une des confrontations.
En faisant correctement monter la mayonnaise, Vizel n'avait pas tardé à faire monter la cotte du moustachu. On le donnait maintenant gagnant à vingt-sept contre un.

- Candidat mille-cent-onze.

Mille-cent-onze, cette fois, il s'en était souvenu. Jetant sont reste de cigare à même le sol, essuyant au passage une citation sur les normes d'hygiène l'amenant à brandir bien haut le majeur, Guijes fut surpris de ce poulain dont le mafieux lui avait tant rabâché les oreilles. Vingt ans à tout casser, des cheveux courts d'un blond sale et surtout, une pose de combat qui suintait la défensive alors que la confrontation n'avait même pas commencée.
Ni l'un ni l'autre écouta les consignes de l'arbitre qui, par mesure de précaution, préféra rappeler à Guijes quelques règles élémentaires comme ne pas frapper l'arbitre justement.

Au premier rang, ignorant les affrontements qui se déroulaient sur les autres rings, et ce, en dépit du fait qu'il avait placé son argent sur plusieurs combats à la fois, Vizel conserva son regard là où le trapu impulsif et son combattant allaient se rencontrer. Il constatait la différence de gabarit évidente qui les séparait, l'un étant bien plus fluet que l'autre.

- Putain de sauvage, essaie de rendre ta défaite convaincante que tu fasses pas tout foirer.

Mains croisées, le mafieux se surprenait à les compresser l'une contre l'autre avec tant de force. C'était un coup juteux que celui-ci, en aucun cas il ne voulait se priver de la manne financière du pari, encore moins se mettre à dos certains de ses camarades auxquels il avait fait partager la combine.
Le moment de vérité allait advenir, on sentait monter une certaine forme de frénésie parmi les supporters de Guijes. Certains avaient même parié sur le temps qu'il mettrait avant d'allonger l'arbitre. Autant dire que le trapu caractériel ne laissait pas indifférent.

- Prêt ? Combattez !

Faisant preuve de retenue pour ne pas dire de peur panique, le blondinet avait brandit ses poings prêt à encaisser les premiers coups. Naïf, il avait escompté un instant que son adversaire ne s'épuise à force de le frapper afin de mieux contre-attaquer ensuite.
Sa vision masquée par ses bras, il ne comprit pas immédiatement pourquoi l'on commençait à s'indigner parmi les spectateurs. Tous y allèrent de leur juron et de leur petit commentaire désobligeant. Se hasardant à baisser sa garde un instant, le poulain de Vizel vit son adversaire à terre, paisiblement allongé sur le dos.

- C...candidat mille-cent-onze ! Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ?

- Quoi ?! J'ai pas le droit de m'allonger ?!

Vizel venait de mourir intérieurement. C'était douloureux pour lui de découvrir que sa recrue était si peu dotée intellectuellement que son littéralisme frisait le scandale. Car scandale il y allait avoir si on découvrait que suspicion de trucage il y avait. Heureusement, le vice savait s'entourer, et au trucage s'ajoutait la corruption de l'arbitre. Encore un homme sur le ring pouvait sauver les meubles.

- Vous abandonnez donc ?

Bondissant sans même que qui que ce soit n'ait eu le temps de voir à partir d'où il avait pris appui, Guijes renaissait de ses cendres pour le plus grand malheur de l'assemblée.

- Mon CUL ! Boucle d'or je vais te l'exterminer vite fait tu vas voir !

Mais personne n'eut l'occasion de constater la prophétie listobane car ce fut au tour de "boucle d'or" de s'allonger. Pour de vrai cette fois. Terrifié par le bond de son moustachu d'adversaire, l'espoir sur lequel s'était reposé Vizel avait, dans un bête mouvement de recul, chuté la tête la première en tombant du ring, perdant connaissance sur le coup. L'ironie voulait qu'en dépit de l'hyper-violence coutumière de l'emmerdeur expansif, son match fut remporté sans administrer le moindre coup.
Gêné, l'arbitre avait même jeté un regard plaintif en direction de Vizel, ne sachant que faire pour rattraper ce combat aussi grotesque que pitoyable.

Il ne fallut pas longtemps pour qu'une dizaine de supporters ne comprennent la manœuvre. S'ils savaient tous à quoi s'en tenir concernant le mafieux, leurs doutes s'étaient à présent mutés en certitudes. Son lynchage lui pendant au nez, Vizel avait pris les devants en se dirigeant discrètement - tout du moins aussi discrètement qu'il puis - en direction de la cabine d'ascenseur.
Ainsi avait-il sauté de Charybde en Scylla puisqu'ici l'attendait Guijes.

- C.... comment...

Avec Guijes Listoban, ni "pourquoi" ni "comment" ne valaient la peine d'être employés. Sa victoire en poche, et la terne promesse d'un futur combat au dixième étage validée, la bête humaine avait devancé son mécène d'un soir, le suspectant de vouloir lui faire faux-bond.

- Je me suis allongé. Aboule fric.

À cet instant, le minable petit mafieux n'aurait su dire si cet échec lui avait donné du courage ou avait simplement obscurcit son jugement ; toujours est-il qu'il cracha ses quatre vérités à ce petit tas de muscles et de nerfs qui se dressait entre lui et la porte de l'ascenseur. Insistant longuement sur à quel point Guijes était un monument de connerie à lui seul, ses anathèmes fusèrent jusqu'à ce qu'il en perdit le souffle.

- Et mon demi million ?

Décontenancé par cette question, Vizel saisit trop tard que de pester après l'impulsif de service revenait à insulter un animal.

- Mais... mais... tu m'as écouté ou quoi ?! Tout est foutu à cause de toi ! Alors crois pas que tu vas toucher du fric pour m'avoir enflé !

L'équation "Vizel plus dodo sur ring égal zéro" résolue, c'est déçu d'être lésé mais heureux de laisser exprimer ses poings que Guijes solda les comptes. Quelques coups suffirent, un mafieux de cet acabit n'en valait pas plus.
La légende voulait que les frais d'hospitalisation se montèrent à un demi million de jenis. Un étage à la fois, la bête humaine laissait son empreinte.
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