L'Exutoire

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Message  Guijes Listoban le Mar 30 Mai - 10:40

En son temps, un Floor Master réputé pour ses prestations pugilistiques hors du commun aurait établi que la Tour Céleste relevait de "La Mecque du combat". Point de piété en ces lieux, la seule dévotion se limitant à une forme d'acharnement sordide où la symphonie débraillée des chairs s'entrechoquaient jusqu'à en faire vaciller les os. On mettait à peine le pied dans l'édifice que ça gueulait, ça grognait, ça cognait. Charmante devanture.
Suffisamment charmante pour enchanter Guijes qui ne tarderait pas à en découvrir les charmes certains.

Pour tempérer un trop-plein d'agressivité spontanée et imprévisible, Fici Berolam, Contract Hunter chargée de prévenir les frasques impétueuses d'ultra-violence du bonhomme, l'avait envoyé à la Tour Céleste. Enthousiaste à cette idée, elle avait d'ailleurs été jusqu'à lui payer le biller d'avion, préparer une valise de vêtements, l'emmener à l'aéroport et mettre des calmants pour chevaux dans ses boissons. Le strict nécessaire afin que ce paisible voyage aérien se déroule sans tumulte ni atterrissage forcé.
Lâché dans la nature, un environnement au milieu duquel  il n'était pas accoutumé, Guijes n'avait pas mis longtemps à trouver son chemin. Il n'aurait eu aucune excuse le cas échéant, la tour où il devait se rendre s'élevant à plus de sept-cent mètres de hauteur.

Il s'y rendait pour le moment sans encombre, Fici s'était d'ailleurs rongé les sangs à l'idée de le laisser seul le long du trajet s'écoulant de l'aéroport jusqu'à sa destination qu'elle espérait finale. Elle avait ses raisons. Après treize années passées à scruter les moindres faits et gestes d'un sociopathe prompt à la furie au moindre prétexte, on n'avait pas la conscience tranquille dès lors où on perdait le spécimen de vue.
Et pourtant, qu'il était sage ce spéciment. Il fallait bien dire que ça faisait seulement trois minutes qu'il était réveillé, les effets somnifères des calmants ingurgités à son insu s'estompant déjà là où ils auraient pourtant dû le plonger dans un coma des plus profonds. Traînant les pieds, comme au levé du lit, sa petite valise à la main, il ne comptait plus le nombre de fois où il avait baillé depuis qu'il avait quitté le tarmac.

Puis, l'impensable se produisit, le drame n'était plus loin : il demanda son chemin. Démarche anodine s'il en fut, et pourtant vectrice d'une conclusion mortifère si on connaissait bien le gaillard. Oh oui, il suffisait d'un simple contact tout ce qu'il y avait de plus social, un banal échange de mots, et la machine Listoban pouvait se mettre en marche.

- Oh ! La tour là-bas, c'est là où y'a la baston et tout ?

Son dévolu s'était porté sur le premier venu, un de ces accidentés de la vie qui n'avaient pas su se trouver au bon endroit au bon moment. Un badaud tout ce qui avait de plus respectable pourtant : cheveux courts parfaitement brossés, imperméable sans un pli, il appartenait à ces laborieux qui se levaient tôt le matin pour aller travailler avec ardeur. Celui-là aurait-il l'audace de mal répondre qu'il n'aurait pas eu l'occasion retourner au turbin un jour de plus.

- À vous de me le dire. C'est une tour, ça côtoie de près les cieux.... Je me demande si on peut avoir un jugement hâtif et appeler ça "La tour céleste".

Cette réponse ô combien malheureuse, il l'avait proférée sans la moindre malveillance. Un visage frais, un sourire candide, il avait cherché à faire une pointe d'humour. C'est bien l'humour, avec ça, on brise la glace, on se fait apprécier, on passe de bons moments. Seulement on ne rigolait pas impunément avec Guijes. Celui-là était en règle générale trop con pour saisir les subtilités d'un bon calembours et s'agaçait dès qu'il ne comprenait pas la chute d'une blague. À l'agacement se succédait la colère, à la colère la furie et, ce cheminement glissant jusqu'à la bastonnade, on avait vite fait de finir tétraplégique pour une blague de toto.
Mais il n'en fut rien. Ni hurlement, ni visage défiguré par la rage et encore moins de coups. Tout impatient qu'était l'irascible trapu, il n'avait pas cédé à ses pulsions. Pareil exploit résultait de treize années de thérapie où une Contract Hunter l'avait rossé du mieux qu'elle put chaque fois que l'occasion lui en était donnée. Vaincre le feu par le feu en somme.

Ce feu passionnel, cette explosion de violence qui ne demandait qu'à irradier tout ce qui l'entourait, Guijes n'y céda pas. Non. Il prit une profonde inspiration, paupières closes puis reprit :

- C'est là où c'est pas là ?!

On devinait une pointe d'agacement. Son interlocuteur la perçut en tout cas, et grand bien lui en prit puisque de ce fait il se refusa à réitérer son élan humoristique prolongeant de par le fait son espérance de vie.

- Oui oui, c'est bien ici.

Et ils se quittèrent bons amis sur cette brève entrevue. En tout cas, la scène aurait pu s'achever ainsi si l'on n'avait pas compté sur cette irruption de colère aléatoire chatouillant les naseaux du moustachu dont les pupilles semblaient peu à peu se révulser.

- Alors si c'est bien ICI ! POURQUOI est-ce que vous me l'avez pas dit dit PLUS TÔT ?!

On ne pouvait pas lui reprocher de ne pas chercher se contenir. Ce besoin compulsif de cogner, bien qu'enfoui au fond de lui, ne demandait qu'à sortir. Après tout, quel mal y avait-il à massacrer ce salopard qui avait osé plaisanter avec lui ? Au fond, peut-être le désirait-il lui aussi. Oui, s'il s'était permis de répondre avec une telle nonchalance face à un homme d'une tête de moins que lui mais pesant aisément vingt kilos de plus, sans doute était-ce pour s'attirer ses foudres. En réalité, cette rouste qui lui pendait au nez, il l'avait appelée de ses vœux. Peut-être voulait-il mourir roué de coups, certainement même !
C'est en tout cas ce genre de raisonnement imparable qui traversa l'esprit brumeux de Guijes alors qu'il commençait à montrer les dents et retrousser le nez. Ses poings fermés tremblaient tant et tant qu'on devinait quelle force animait la bête.

- É...écoutez, je veux pas d'ennui et....

"Je  veux pas d'ennui". Chez le colérique de service, c'était un code, un signal même, mieux que ça : le top-départ pour casser des gueules. Lâchant un cri strident alors que son poing, cette masse se levait vivement afin de mieux s'abattre sur la trogne d'un homme qui avait eu le culot de lui donner son chemin, il n'y avait en cet instant plus aucune issue.

BrrRrRRRroooOoOOOOOoooo

Personne ne s'attendait jamais aux deux trous du cul en moto qui, au détour d'une rue, alors que vous teniez trop négligemment votre bagage du côté de la route, venaient vous délester de votre valise en un instant seulement. Chahuté par l'arrivée subite des deux compères, bras toujours perché, prêt à l'abattre tel la foudre divine de Zeus, Guijes se ravisa. Ainsi délesté de ses affaires, il était devenu beaucoup plus raisonnable alors qu'il observait de ses yeux tremblants le bolide disparaître dans un virage.

- Je sens bien que la JEUNESSE de cette CONNERIE de ville a grandement besoin d'être FAÇONNÉE !

Tournant le dos à ce qui failli devenir une énième victime de sa furie aveugle, il ne considérait même plus son existence. De son pas lent mais assuré, il accéléra graduellement, petit à petit avant d'atteindre sa vitesse de course. Petit mais massif, il fonçait comme un rhinocéros ayant vu rouge. Le rouge auquel il pensait, il ne l'avait pas encore vu, mais il ne tarderait pas à le faire gicler.
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Re: L'Exutoire

Message  Guijes Listoban le Mar 30 Mai - 11:45

BrrRROOooOoOOooOooo


- Mais accélère putain !

- Je suis au taquet ! Merde comment y fait pour nous rattraper ?!

Lorsqu'il était question de "l'emmerdeur expansif", ni "pourquoi" ni "comment" ne trouvaient de réponse. Il faisait ce qu'il faisait parce qu'il le faisait. Venait un moment donné où la bête n'était plus qu'impulsion. Et Dieu sait qu'il impulsait en cet instant précis. Chaque pas de sa course rapide ne trouvant aucun répit était un puissant bond en avant suffisamment puissant pour lui permettre de poursuivre implacablement une moto pouvant aisément dépasser les cent-cinquante kilomètre heures en moins de vingt secondes.
Sans doute auraient-ils pu aller plus vite, sans doute auraient-ils pu aller plus loin, mais eux aussi, comme ce passant  qui avait donné le chemin, ils s'étaient retrouvés au mauvais endroit, au mauvais moment. Il était en effet bien moins aisé de semer un poursuivant acharné en pleine ville. Le trafic routier, les virages fréquents, autant d'obstacles qui faisaient qu'on s'approchait un peu plus de la mort chaque fois que l'on décélérait. Ou en tout cas, qui permettait à la mort s'étant faite homme de les rattraper un peu plus.

- Mais qu'est-ce que tu fous !

La panique était mauvaise conseillère. Terrifié, le margoulin situé à l'arrière de la moto porta sa main sur le guidon et accéléra vivement à la grande surprise du conducteur. Il en fut d'ailleurs si surpris qu'il ne calcula pas l'énième virage auquel ils étaient confronté. Ainsi se clôtura la course poursuite, dans le fracas, le sang et les larmes.
Freinant des quatre fers Guijes se stoppa afin de constater l'étendue des dégâts. Empalé sur une bouche à incendie, il n'avait plus aucun doute sur la mort du conducteur. Au milieu des fracas de vitrine dans laquelle avait été propulsé le second lascar, l'irascible trapu retrouva sa valise. Un instant, il en avait oublié jusqu'à la raison pour laquelle il les avait ainsi talonné. Privé de victimes potentielles, il fut aussitôt privé de sa fureur, reprenant bien assez tôt ses esprits ainsi que ses effets.

D'un point de vue strictement technique, il n'avait encore agressé personne. Aussi, fier d'avoir été si calme jusque là, il reprit sa route. Enfin la tour céleste, catalyseur de ses éruptions de violence explosive, allait accueillir un nouveau membre.
Un petit cigare là-dessus, et le gaillard s'éloigna de la scène d'accident. Morts, les deux adolescents turbulents n'avaient plus aucun attrait à ses yeux. Il n'y avait en effet aucune satisfaction à tabasser un cadavre.

***

Les portes automatiques s'ouvrirent, il pénétra l'enceinte dévoilée et, jetant sa valise au milieu de la carré, échauffa les cervicales puis les poignets en se dirigeant vers l'un des rares rings inoccupés. Impétueux, son barreau de chaise toujours au coin des lèvres, il se plaça au centre, les bras croisés et commençait déjà à déblatérer un torrent d'inepties. Toutefois, au milieu des innombrables cris et autres résonances de coups portés, personne ou presque ne put en percevoir la substance. Une chose était sûre en tout cas, tout le monde s'en foutait.

- Monsieur, descendez du ring il est réservé pour un combat.

Remuant des lèvres afin de mieux engoncer son cigare jusqu'à ses molaires, les yeux du bastonneur frénétique s'écarquillèrent doucement alors qu'il porta son regard sur l'inconscient venu lui donner des ordres. Un combattant qui faisait pâle figure au milieu de la plèbe réunie ici pensa t-il. Il était vrai que l'individu n'avait pas une carrure à faire baisser les yeux ceux qui le croisaient. En réalité, il avait même l'air ridicule avec cet uniforme pourpre sur lequel était dessiné un poing, d'autant plus ridicule avec ce petit chapeau où apparaissait le même sigle.

- C'est toi mon adversaire ? Pas que je rechigne à te casser la gueule, mais franchement tu fais pas le poids.

Exaspéré, son interlocuteur ferma les yeux où il plaça son index et son pouce retenant au mieux un soupir.

- Non en effet, je ne fais pas le poids. Mais c'est sûrement parce que je suis l'arbitre.

Avec du recul, on pouvait reconnaître qu'effectivement, il portait le même uniforme que tous les arbitres présents sur chaque ring. Il marquait un point. "Clean Hit" : arbitre 1 - Guijes 0.

- Ouais ouais, ils disent tous ça, et au final ils ne valent pas tripette quand on les cogne.

On ne pouvait pas répondre à ça. Toute forme d'argumentation ou de réflexion se serait perdue dans un gouffre une fois confrontée aux bribes d'intellect de celui qui était monté sur le ring sans y être invité. Cela prit du temps à l'arbitre, mais, avec une certaine rigueur et beaucoup de patience, il parvint - ô exploit céleste - à faire entendre raison au spécimen de con qui s'était dressé là.
Tout y était passé, l'explication sur les formulaires à remplir au préalable, les consignes d'arbitrage, les interdictions, les autorisations et surtout les "monsieur descendez du ring". L'injonction fut réitérée tant et tant de fois que Guijes finit par y obéir.

- Donc vous allez faire la queue là-bas, on vous donne un formulaire à remplir et ensuite on vous attribuera un adversaire.

Reconnaissant envers celui-là à qui il avait tenu la jambe, l'irascible de service posa une main lourde sur son épaule puis tapota amicalement donnant l'impression de lui administrer une paire de baffe tant la retenue n'était pas son fort.

- T'es un bon gars l'arbitre. J'espère que c'est toi qu'y me fileront comme adversaire.

Manifestement, il n'avait pas tout compris au principe de la présence des arbitres sur les rings. Mais au moins il avait saisi les grandes lignes puisqu'il se dirigeait vers l'accueil où étaient distribuées les attestations à remplir avant de combattre. On s'imaginait bien Guijes, doté de la patience dont on le savait pourvu, rester immobile pendant plusieurs dizaines de minutes à faire la queue bien sagement. Oui, on se le représentait bien. En tout cas, on pouvait se représenter le drame induit par une situation aussi cocasse que dramatique pour cet animal ne tenant pas en place.
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Re: L'Exutoire

Message  Guijes Listoban le Mar 30 Mai - 12:55

Bras croisés, crachant bouffée sur bouffée de ce cigare entamé il y a peu, il attendait. Ça ne faisait que vingt secondes, mais il attendait. D'abord, de ses doigts, il tapota les avant-bras massifs sur lesquels ils étaient postés, puis, son pied droit battit le rythme de son cœur battant de plus en plus vite au fur et à mesure qu'il s'impatientait. Cela faisait quarante secondes qu'il était positionné dans la file et on aurait juré qu'il s'y était trouvé depuis trois heures.
Déjà, il grinçait des dents tant et tant qu'il coupa son cigare allant s'écraser sur le sol parfaitement lustré. Sa respiration se fit plus audible, ses yeux légèrement plus révulsés de seconde en seconde. Le drame n'était plus loin. Il surgit d'ailleurs bien assez tôt lorsqu'il lut sur une pancarte à sa droite "Une demi heure d'attente à partir d'ici". C'était long une demi heure, d'autant plus quand on envisageait à chaque seconde d'étriper tous ses futurs concurrent l'ayant devancé dans la ligne d'attente.
Aux grands maux les grands remèdes. Préférant user de ses forces pour plus tard, impatient de pouvoir briller sur le ring, il renonça à son projet de s'échauffer avec le ramassis de bons à rien faisant la queue. Plus astucieux, il préféra redoubler d'intelligence. Ou en tout cas, ce qui chez lui s'en rapprochait le plus.

- Oh mais ! Je le connais le type là-bas au bout de la queue !

Pour être crédible, se croyant en tout cas crédible, il avait placé sa main au dessus de ses yeux comme pour faire mine d'observer au loin. Personne n'y fit attention. Tous étaient impatients de combattre, mais aucun à part lui n'était assez dissipé pour avoir recours à ces ruses de maternelle.
Fulgurant, il poussa un à un tous les gaillards se trouvant devant lui, cheminant comme si de rien n'était jusqu'au guichet, adressant néanmoins un bon mot de sa voix grave à chacun d'entre eux. La diplomatie chez lui était après tout une seconde nature. Profondément enfouie, mais seconde.

- Pardon !
- Poussez-vous !
- Dégagez de là !
- Ça va toi ? Ne réponds pas je m'en fous.
- On s'écarte !
- Faites place !
- Sur le côté !
- Allez on se bouge !
- Pas de femme à la tour Céleste, tu rentres chez toi.
- Jarte !
- Trisse d'ici !
- Laissez passer !
- Qu'est-ce tu fais là petit vieux ? T'es perdu ? Tu veux une compote ? Casse-toi !
- Moi d'abord !
- Eeeeet... Merci bien !


Ainsi, une demi heure fut résumée en dix secondes. Parfois, c'étaient les brutes qui savaient être les mieux organisées avec leur temps. Parfois seulement. Bien évidemment, personne ne se laissa marcher sur les pieds. Une dizaines de participants en devenir rompirent le rang et vinrent l'entourer, ne manquant pas de gueuler, tandis que le moustachu, accoudé au guichet n'avait d'yeux que pour l'employée mise à sa disposition.

- Tu sais ma belle... ce que j'aime le plus chez toi... c'est tes formulaires. Ouais, c'est encore ce que je trouve le plus sexy chez une femme. Fais péter tu veux.

Imperturbable, ayant certainement eu affaire par le passé à des énergumènes aussi mal embouchés, la quinquagénaire blasée ne bougea pas un muscle du visage hormis ceux indispensables à la conversation.

- Monsieur retournez faire la queue.

Un étrange sentiment de déjà vu grisa le sans-gêne. Il ne faisait pas bon le griser. Il ne faisait pas bon faire quoi que ce soit avec lui d'ailleurs, car de même que tous les chemins menaient à Rome, toutes les interactions avec Guijes l'amenaient à la fureur. Déjà agacé par les futurs participants aux combats qui le fustigeaient et le couvraient d'insulte pour les avoir bousculés, l'irascible n'était plus qu'une bombe à retardement ne demandant qu'à exploser.

- Mon cul ! Je bougerai pas de là tant que je n'aurai pas mon formulaire.

Et il obtint son formulaire.
Le silence se fit d'ailleurs instantanément tant la surprise était de taille. Obtenir satisfaction comme cela avait été le cas présentement était aussi vraisemblable qu'un arbitre revenant sur sa décision après avoir brandi un carton rouge. Guijes en fut d'ailleurs si surpris qu'il coupa court à toute forme de rage et, docilement, remplit les cases lui étant présentées. Son écriture de cochon était illisible mais elle faisait l'affaire. Plus tôt il avait signé, plus tôt il pouvait être envoyé au casse pipe.
Sans même un second regard adressé à tous ceux qu'il avait lésé avec un "B" majuscule en les doublant sans aucune forme de respect, il alla retrouver sa valise miteuse, récupérant au chemin le bout de cigare qu'il avait laissé au sol. Rongeant son frein en attendant qu'un adversaire lui fut désigné, il se délectait des innombrables combats devant lui. Aussi bien ceux sous ses yeux que ceux qui l'attendaient.
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Re: L'Exutoire

Message  Guijes Listoban le Ven 2 Juin - 19:52

Au rez-de-chaussée de la Tour Céleste, point de performance artistique. Un candidat sur cent - si ce n'est sur mille - brillait par sa rigueur combative ou ses talents martiaux. Et autour de ces prodiges - ceux-là étant suffisamment rares pour être remarqués au premier coup d'œil - c'était toute une fange incapable de se battre correctement qui venait tenter sa chance sur le ring. Ils se battaient comme des chiffonniers. On aurait aussi bien pu resituer la plupart des duels dans les bistrots des environs tant ils manquaient de gloire, de panache, de technique ou même - pour les plus pointilleux - de grâce.

La grâce, ce n'était pas ce que le remuant trapu était venu chercher ici bas. Sans préférence, sans chichi, il aimait se battre, peu importait où, peu importait comment, c'était un besoin plus qu'une envie. L'immense salle était rythmée par les claquements de chair, cette mélodie sonnait comme un tube rythmique dont il aurait tant aimé jouer une partition. Cela viendrait, il devait juste prendre son mal en patience.
Mais la patience n'était pas son fort. D'ici à ce qu'on appelle le numéro dont il avait été attribué, tant de choses pouvaient se passer. Tant de choses finirent par se passer.

- Maiiiis nan, maiiiiiiiiiiiis nan ! Mais tu fais n'importe quoi mon pauvre Sergio ! Bah si ! Baaaah si ! Je te le dis. Ta garde putain TA GARDE MERDE !

Sergio n'était pas Sergio. Ou peut-être était-il Sergio, la coïncidence eut été fantasque, mais cela relevait de l'improbable. Toujours est-il que pour se distraire - car l'ultraviolent qu'il était ruminait moins et faisait par conséquent moins de conneries lorsqu'il était distrait - Guijes avait porté son dévolu sur l'un des seize rings du rez-de-chaussée auprès desquels il était bloqué. Bras croisés au niveau du buste, lissant occasionnellement sa moustache du bout du pouce et de l'index  il s'était mis en tête de conseiller deux adversaires. Les bougres étaient peu vaillants, ni l'un ni l'autre n'osait aller au contact. Ça se tournait autour comme de matous à craindre de blesser l'autre autant que de prendre les coups. Manifestement, ni l'un ni l'autre n'avait la moindre expérience en combat.
L'affrontement aurait pu se limiter au caractère lamentable amorcé par les deux jeunes hommes, seulement, c'était sans compter sur un certain impulsif gonflé de rage et de testostérone. Il les surveillait de près, en contrebas. Aucun des deux ne répondait lorsqu'il cherchait à les interpeller. Si proche d'eux, ils l'entendaient, seulement, aucun ne voulut y prêter attention, le considérant comme un provocateur venu se moquer d'eux.

Alors, en l'absence de réponse, Guijes les avait baptisés. Ainsi, le rouquin finit par s'appeler "Jeanine" et son adversaire dont les cheveux étaient attachés dans le dos fut nommé "Sergio".

- Jeannine. Jeannine. Oh ! Jeannine ! JEAAAAAAAAAANNINE !!! TU M'ÉCOUTES OUI ?!

- Monsieur arrêtez de perturber le combat ou alors je devrais appeler la sécurité.

L'arbitre n'y puis rien. Déjà l'emmerdeur expansif avait dépassé son seuil de tolérance et grimpait sur le ring devant le regard éberlué des deux hommes ne sachant plus ou se mettre en plein milieu de leur combat. Bien évidemment, l'arbitre chercha à s'en mêler, c'était encore ce qu'il savait faire de mieux. Audacieux, peut-être même inconscient, il plaqua sa main au niveau de la poitrine de celui-là même qui venait de faire irruption et le repoussa ainsi en arrière.

- Vous retournez où vous étiez ou je vous jure que....

D'une baffe aussi brutale que sèche, Guijes agit in extremis afin d'empêcher l'arbitre de jurer à tort et à travers. L'impact fut puissant, suffisamment pour que le principal concerné par le contact la paume violente venue le heurter ne tombe immédiatement à terre, inerte.

- Toi ta gueule. Et vous.... VOuUuUUUus !

Dit-il pupilles révulsées et toutes dents dehors en pointant les deux branquignols du doigt.

- Vous allez me faire le plaisir de vous écharper mieux que ça ! Toi ! Tu te mets là ! Et toi Jeannine, ici !

Jeannine et Sergio se regardèrent en coin. Quelques secondes auparavant ils étaient censés se massacrer mutuellement, mais en cet instant, ils auraient sauté dans les bras de l'autre tant la crainte du tiers partie venu les gêner était palpable. Comprenant bien qu'un homme qui en assommait un autre d'une baffe appartenait à cette catégorie de lascars à ne pas contrarier, ils obéirent. Ils obéirent aussi lorsqu'il leur dit exactement qui devait frapper, quand, et où. Soumis aux désidératas de ce spécimen hargneux et pourtant plus petit qu'ils ne l'étaient, Jeannine et Sergio cognèrent enfin. Eux qui quelques minutes auparavant craignaient de se blesser frappaient encore et encore, sans répit et sans relâche.
Nul besoin de directive de la part de Guijes à présent, aucun arbitre pour les arrêter. Enhardis autant par les coups offerts que reçus, ils se martyrisèrent comme des sauvageons, redoublant de hargne et de violence dans chaque frappe qu'ils administraient. Ils étaient déchaînés.

Lorsque d'autres arbitres remarquèrent enfin l'un des leurs assommé et deux fous furieux sanguinolents qui ne cessaient de se rendre les coups, Guijes était déjà loin. Il avait œuvré. Ce chaos qui bouillonnait en lui avait débordé et s'était transmis à deux innocents. Deux innocents avides de connaître les turpitudes de la violence et trop vite dépassés par celle-ci.
Mais dans les poches, cherchant de nouveaux "protégés" auxquels transmettre ses arcanes, un cri perpétuel et strident lui vrillait les oreilles.

- Candidat numéro mille-cent-onze.

On les appelait à la criée quand l'heure du combat sonnait.

- Candidat numéro mille-cent-onze !

Le principal intéressé ne répondait à l'appel.

- Vous là ! Avec la moustache et le marcel kaki ! C'est vous que j'appelle !

Mettant le temps qu'il fallait pour saisir qu'on parlait de lui, ledit moustachu afficha une gueule patibulaire à l'attention de ce nouvel arbitre venu le déranger. C'était pour une bonne cause cette fois. Déjà, le candidat mille-cent-onze effectuait quelques moulinets de bras s'approchant lentement mais sûr de lui du ring qu'on lui avait attribué. Un échauffement vite-fait pour un combat qu'il pensait tout aussi vite expédié.
Enfin la Tour Céleste s'apprêtait à lui servir d'exutoire. Malheur à celui tiré au sort pour lui servir de premier adversaire : de première victime.
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Re: L'Exutoire

Message  Guijes Listoban le Sam 3 Juin - 16:28

- Il s'agit du plus bas étage de la tour céleste, on cherche simplement à évaluer vos capacités. Vous avez donc une limite de trois minutes pour combattre. Prêt ?...

Trop tard ; le coup était déjà parti. Ayant bondi comme un fauve, enfin pleinement libre de laisser cours à un sauvagerie qui ne demandait qu'à surgir, qu'à s'exprimer, qu'à détruire tout ce qui vivait, le fou furieux dénommé Listoban s'était saisi du visage de son adversaire d'une pleine poigne et lui avait écrasé l'arrière du crâne à même le sol. C'en était terminé de son premier adversaire.

- Faute ! Mauvais départ. Critical Hit accordé au numéro huit-cent-vingt-six.

- Comment ça mauvais départ ?! C'était plutôt bien commencé ! Même bien terminé je dirais.

Une question de perspective. L'arbitre étant hélas pour Guijes le seul détenteur de l'unique perspective respectée sur le ring, il dû expliquer au sauvageon trapu que le match ne pouvait débuter qu'une fois que le signal "combattez" eut été prononcé. Le lascar n'étant pas habitué à massacrer à heures fixes, il mit un certain temps avant de concevoir le bien-fondé d'une telle mesure : que chacun puisse commencer le combat en même temps. Idée saugrenue s'il en était quand on agressait sans vergogne comme le faisait l'aimable emmerdeur expansif à ses heures perdues.
Aussi robuste que surpris, celui qui menait maintenant le combat trois points à zéro parvint à se relever quelque peu groggy. Pour sauver les apparences, ou pour tenter - en vain - d'impressionner son adversaire, le jeune combattant, pourtant plutôt maigrichon, afficha un sourire satisfait en s'échauffant la nuque, ne quittant pas Guijes du regard.

- Le coup là, j'espère qu'il t'est resté gravé en mémoire, parce que t'es pas prêt de m'en mettre un autre.

Manifestement résistant aux coups, sûr de sa vitesse et peut-être même de sa force, ce n'était pas le premier puceau venu qui se retrouvait contre le sociopathe à moustache. Et pourtant, bien que cet adversaire était disposé à lui donner du fil à retordre, Guijes ne le considéra pas un seul instant. Il était aussi hermétique à la raison que sourd à la provocation. Ce n'était pas là une preuve de sagesse, il était tant empreint de frénésie à l'idée de se battre qu'il n'entendait plus rien autour de lui, rien si ce n'est le tambour d'un cœur pressé de battre au même rythme que les coups qui seraient portés.

- Match d'évaluation donc. Prêt.....

S'assurant de la bonne tenue du candidat mille-cent-onze, l'arbitre prit le temps avant de déclarer le salvateur :

- Combattez !

Ce cri fut ponctué d'un "EeuUUUrRgh" ; locution habituellement prononcée lorsque l'on se retrouvait soudainement frappé en plein estomac. Le maigrelet qui avait servi de première victime à Guijes recula d'un pas. Pourtant, il n'avait pas été ciblé par le direct foudroyant qui venait d'être administré. Non, c'était autour de l'arbitre de morfler. D'un coup aussi inattendu que puissant, il avait été projeté cinq mètres plus loin pour s'écrouler sur le ring voisin, où le combat fut interrompu par ce projectile humain.

- Un de moins ! À ton tour.

- Attends attends !

Parfois, même une bête sauvage pouvait se retenir de fondre sur un adversaire si le langage corporel auquel il était confronté l'en dissuadait. Le maigrelet, bien que se sachant plus costaud que la moyenne, exprimait de par sa posture "pitié, ne me cogne pas, pitié, pitié, pitié". Observer le vol plané de l'arbitre l'avait aidé à confirmer ses suspicions concernant le petit brun contre lequel on l'avait jeté au milieu du ring.

- Est.... Est-ce que t'as vraiment cru que l'arbitre était là pour se battre aussi ?

Guijes fronça les sourcils. Ce n'était pas cette fois la hargne qui motivait cette déformation du visage, mais davantage une forme d'incompréhension. Une de plus à ajouter à son actif.

- Évidemment ! Qu'est-ce qu'il foutrait sur le ring autrement ?! Allez, assez discuté, viens donc écraser ta gueule contre mes poings !

À son grand malheur, le projet ne put aboutir. Sorti du ring, le jeunot s'étant cru un instant assez puissant pour le battre avait renoncé à cette idée. Ce ne furent pas moins de trois arbitres qui se ruèrent sur le chemin de la bête humaine, toujours avide de combat afin de l'empêcher de continuer un massacre n'étant plus nécessaire. Rarement le personnel de la tour céleste se retrouvait confronté face à de semblables spécimens dès le premier étage. Un arbitre assommé et un candidat ayant déclaré forfait, drôle de scène qui fit ricaner les quelques spectateurs des tribunes ayant reporté leur attention sur ce ring en particulier.

- Mais laissez-moi lui casser la gueule, c'est l'autre type là-bas qui m'y a autorisé. Il a même dit "combattez", si ça c'est pas une preuve !

"L'autre type là-bas" avait été transporté en brancard de toute urgence vers l'infirmerie. L'assurance de la Tour Céleste allait devoir douiller sévèrement pour prendre en charge la victime. Quant à l'adversaire désigné pour servir de premier souffre-douleur à Guijes, il était parti loin, très loin. Sa carrière de combattant venait de se stopper brutalement alors qu'il s'enfuyait de la Tour Céleste, craignant que le furieux ne le poursuive jusqu'à ce que mort s'ensuive.

- Monsieur ! Vous avez gagné par forfait.

De suite, le moustachu calma ses ardeurs, scrutant un à un les trois arbitres s'étant mis sur son chemin.

- Seulement... L'arbitre chargé de vous évaluer a été blessé. On ne peut pas décemment vous attribuer un niveau précis. La procédure veut que l'on vous autorise à atteindre le deuxième étage pour être évalué à nouveau, cette fois, sans contrainte de temps. Veuillez prendre l'ascenseur qui se trouve là-bas.

Éberlué, ahuri, tant de choses dépassaient l'impulsif. Incapable de saisir des règles simples, des règles élémentaires, il se perdait au milieu de toutes ces considérations. De l'entrée on lui disait d'aller au guichet, du guichet d'aller au ring, du ring de ne pas frapper les arbitres, et des arbitres qu'il devait aller au deuxième étage. Tant de formalisme pour une baston aussi courte l'excédait.
Il n'adressa aucune réponse au trio d'employés de la Tour Céleste, juste une sorte de râle court et violen - à sa mesure - puis, s'allumant un nouveau cigare, marcha d'un pas décidé en direction de la cabine d'ascenseur, les ignorant royalement. Il avait au moins saisi qu'il devait aller au deuxième étage, c'était en soi un progrès fulgurant dans sa compréhension des mécanismes qui l'entouraient.

La porte mécanique de la cabine était presque close. Une épaisse main s'engouffra dans le maigre interstice et, de sa simple force, Guijes repoussa le tout afin de s'engouffrer dans l'ascenseur.

- Quel étage ?

Vaporisant son compagnon de cabine d'une fumée opaque aspirée puis recrachée, de sa voix forte, d'un air impétueux, Guijes annonça avec panache :

- Deuxième.

- ........ C'est tout ?

Lorsque le pan déroulant de l'ascenseur s'ouvrit au quinzième étage - là où l'interlocuteur de Guijes se rendait - c'est un candidat le visage boursouflé et aux articulations brisées qui se dévoila inerte. Lui aussi, comme tant d'autre depuis ce début de journée, s'était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Lui aussi avait fait la rencontre de Guijes Listoban.
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Guijes Listoban

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